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N° 291 Octobre 2019

Servir : une dynamique révolutionnaire !

Par Etienne Bovey

Nous sommes à la veille de la crucifixion de Jésus. Le Maître mange pour la dernière fois avec ses disciples. Le moment est donc particulièrement solennel et émouvant.

Au cours du repas, les disciples posent une question surprenante à Jésus :
«  Qui doit être considéré comme le plus grand parmi nous ?  » Jésus se lève de table, verse de l’eau dans un bassin et se met à laver les pieds de ses disciples .

Normalement, le lavement des pieds se fait avant le repas. Il est effectué par des serviteurs ou éventuellement par d’autres personnes qui désirent tout particulièrement marquer leur affection à l’égard de leur invité. Dans le cas présent­, la règle voudrait que les disciples lavent les pieds de leur maître. Ils ne l’ont pas fait. Au lieu de cela, ils cherchent à savoir qui est le plus grand parmi eux !

En lavant les pieds de ses disciples, le Seigneur casse un schéma tout humain. Il se met dans une position de serviteur et leur donne ainsi un enseignement majeur. Jésus l’explique :
« Les rois des nations dominent sur leurs peuples et ceux qui exercent le pouvoir sont appelés bienfaiteurs. Que cela ne soit pas votre cas. »
Jésus décrit ici le schéma humain classique : c’est la loi du plus fort qui prévaut. On règne par la force physique ou intellectuelle et le titre de bienfaiteurs est même souvent donné aux tyrans les plus durs, malgré leur méchanceté. À cette société humaine déséquilibrée, Jésus oppose un type de société nouvelle : la loi du plus fort est remplacée par la loi du service. Chacun est appelé à servir, qu’il soit aîné ou plus jeune, grand ou petit. Servir est donc un moyen que Jésus met en place pour casser une dynamique destructrice, celle du dominateur qui exploite les autres pour son propre profit. Servir est juste le contraire : c’est chercher le bien de son prochain, l’aider à prospérer et à occuper sa vraie place dans la société.

J’ai un peu artificiellement scindé cette action en deux volets : A) aider le plus faible à se relever pour qu’il occupe sa vraie place, et B) conduire le plus fort et l’abuseur à renoncer à sa place dominatrice pour qu’il retrouve, lui aussi, une juste place selon le dessein de Dieu.

A) Aider le plus faible à se relever

La relation faussée entre le dominateur exploitant et le dominé exploité est si ancrée dans certaines sociétés que les gens ont une peine folle à sortir de ce schéma.

Je vous donne un exemple. Dans les hôpitaux où j’ai travaillé, j’ai toujours pris la peine de saluer aimablement les personnes qui s’occupaient du nettoyage et de l’entretien. Parfois, certaines d’entre elles, des étrangères, me regardaient avec un air ahuri. J’ai alors demandé ce qui se passait. On m’a répondu que, dans leur culture, un médecin ne s’abaisse pas à saluer une femme de ménage. J’ai persévéré et petit à petit un sourire et un petit geste de la main ont répondu à mon salut. Le message passait. Dire bonjour, ce n’est vraiment pas grand-chose, mais c’est un début. Respecter leur travail, leur parler, les remercier, leur donner si nécessaire un petit coup de main, voilà quelques attitudes simples qui peuvent changer une relation et aider l’autre à sortir d’une position de dévalorisation.

Combien de gens ont été rabaissés depuis leur plus tendre enfance ? Par leurs parents, leur famille, leur milieu social et professionnel, peut-être même leur église ? Finalement, ils ont pris le pli et ne se voient pas autrement que dans une position d’inférieur, voire d’esclave.

C’est en premier lieu à ces gens que Jésus est venu parler. Il s’est mis à leur hauteur pour les servir, les guérir, les réhabiliter. Du coup, se voyant à la même hauteur que Jésus, ils se sont sentis rehaussés, revalorisés, prenant non une stature d’esclave mais celle d’homme et de femme libres.

Si Jésus s’est comporté ainsi, nous devons marcher à sa suite, dans ses pas. Jésus l’a rappelé à ses disciples :

« Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait… le serviteur n’est pas plus grand que son seigneur, ni l’apôtre plus grand que celui qui l’a envoyé »
(Jean 13. 14-16).

Chaque fois que nous servons une personne faible et abaissée, nous lui donnons une chance de remonter la pente. C’est aussi pour nous la possibilité de communier avec le Seigneur. Nous suivons ses traces et c’est là que nous le rencontrons.

Je vous donne un autre exemple. Dans une salle d’opération, il y a toute une hiérarchie : le chirurgien occupe une place dirigeante et l’aide de salle se trouve au bas de l’échelle. Entre les deux se répartissent les autres collaborateurs en fonction de leurs niveaux de formation. C’est le schéma classique, qui fonctionne, mais souvent au prix de bien des souffrances. En tant que chirurgien, j’ai appris à regarder tous les membres de l’équipe comme des collaborateurs qui œuvrent sur le même plan que moi. Chacun fait son travail sans se mettre au-dessus des autres. Cela fonctionne très bien. Mes collaborateurs étaient heureux de travailler avec moi, l’ambiance était sereine et l’efficacité était toujours là. Chose étonnante : mon état d’esprit a fini par «  déteindre » sur les autres membres de l’équipe.

B) Conduire le plus fort à s’abaisser

Quand on parle de service chrétien, on pense généralement au point A traité ci-dessus. Mais on oublie qu’il y a encore une autre partie, qui est sans doute bien plus difficile : conduire le plus fort à s’abaisser.

Humainement parlant, on serait tenté d’utiliser la force pour l’abaisser, mais ce n’est pas du tout le plan divin. Écoutons plutôt Jésus :
«  Si quelqu’un veut plaider contre toi, et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui. Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut emprunter de toi.

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.

Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains aussi n’agissent-ils pas de même ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens aussi n’agissent-ils pas de même ?

Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.
 » (Matthieu 5.40-48).

Les versets 40-41 ont toujours été énigmatiques pour moi, jusqu’à ce que je les considère sous l’angle abordé ici. Qu’en est-il ? Le rapport de force n’est pas très clair de prime abord. Le créancier veut-il faire un procès et prendre la tunique en gage ? Lui donner en plus le manteau éviterait-il le procès ? On peut aussi penser que le fait de donner le manteau casse un rapport de force qui n’est pas sain.

Il en est de même avec celui qui oblige à faire un mille. La Bible Annotée dit ceci : «  L’expression est empruntée à un usage oriental introduit par les Perses, d’après lequel les employés de l’État, et en particulier les courriers postaux, étaient autorisés à requérir des hommes pour porter un message, un fardeau etc.  » Faire un mille de plus, c’est une manière de casser un rapport de force dominant-dominé et de dire : «  Tu me traites comme un esclave en m’obligeant à faire un mille pour toi. Sache que je ne suis pas ton esclave, c’est pourquoi je t’en offre un de plus. » En agissant ainsi, l’exploité devient celui qui sert, celui qui donne. Il reprend la main. Ainsi, il se met à la même hauteur que l’exploitant et oblige celui-ci à reconsidérer sa position.

Aimer ses ennemis, les bénir au lieu de les maudire, prier pour eux, leur faire du bien, tous ces ordres de Jésus entrent dans la même logique.

C’est une belle utopie, me direz-vous ! Malheureusement, la réalité vous donne souvent raison : «  Donner son manteau » ou « faire un mille de plus » peut ne pas aboutir. La relation reste faussée. Il faut donc utiliser d’autres moyens pour faire comprendre à l’autre qu’il est dans une position d’abuseur et d’exploitant. Un moyen efficace peut être la parole.

Aux pharisiens qui pensaient avoir un pouvoir sur Jésus, celui-ci répond ainsi, en parlant de sa vie :
«  Personne ne me l’ôte, mais je la donne de moi-même » (Jean 10.18).

Lors de sa comparution devant Pilate, Jésus n’a pas hésité à remettre en place ce dernier qui s’enorgueillissait d’avoir le pouvoir de le crucifier. Il lui dit ceci :
«  Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’avait pas été donné d’en haut » (Jean 19.11).

Jésus est resté constamment maître de son service et a insisté pour que les autres le comprennent. Il leur a aussi parlé.

Si nous sommes dans une position d’exploité et d’abusé, demandons au Seigneur de nous inspirer pour que nous puissions dire à l’autre une parole claire. Une parole qui puisse le remettre en question. C’est un service que nous lui rendons.

Malheureusement, il arrive bien souvent que l’abuseur ne se remette pas du tout en question, qu’il persévère dans sa méchanceté et devienne un persécuteur. Jésus nous a clairement avertis :
«  Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi… » (Jean 15.20).

C’est une réalité qui fait partie de la vie chrétienne. Nous pouvons être persécutés et ne rien pouvoir y changer. Nous n’avons alors d’autre alternative que de persévérer dans la prière et nous confier en Dieu qui nous secourt dans la souffrance. (Voir 1 Pierre 2.19-20)

Revenons au service ! Lorsque Jésus demande à ses disciples de s’abaisser pour servir l’autre, il ne cherche nullement à détruire le principe de la hiérarchie et supprimer toute position d’autorité. Il se présente d’ailleurs à ses disciples comme le Seigneur et le Maître. En réalité, ce que Jésus veut détruire, c’est l’utilisation d’une position dominante pour exploiter et asservir le subalterne. On est donc loin des idées révolutionnaires anarchistes qui veulent détruire l’autorité.

Toute personne qui est placée à une position d’autorité peut suivre l’exemple de Jésus. Elle peut assumer sa fonction et servir les autres. Les deux ne sont pas du tout incompatibles ! Le président d’un État peut servir sa nation en accomplissant honnêtement et humblement sa tâche. Il ne cherche pas à tirer profit pour lui-même de son peuple, il ne l’exploite pas, mais il fait tout pour que son pays se développe le mieux possible et que chacun puisse en bénéficier. Le patron d’une entreprise peut servir ses ouvriers en gérant correctement ses affaires, selon les valeurs que la Bible nous enseigne. En faisant cela, il ne perd nullement son autorité, bien au contraire ! Il a la satisfaction d’accomplir une noble tâche et de travailler dans le royaume de Dieu. Il aura la joie de voir la bénédiction divine reposer sur lui et sur tous ses collaborateurs. Une telle joie n’a-t-elle pas infiniment plus de prix que la satisfaction de gagner de l’argent en exploitant les autres ?

L’enseignement sur le service que Jésus nous donne ici peut transformer une vie. Il peut changer beaucoup de choses dans la société, parce que la dynamique qu’il apporte est révolutionnaire et s’oppose à la loi du plus fort qui détruit les plus faibles.

Voulons-nous relever ce défi ?

Questions

Comment puis-je mettre en pratique dans ma vie familiale et professionnelle ce message sur le service ?

Quelle est ma relation avec mes subalternes ?

Comment comprendre cette exhortation de Paul :
« Que l’humilité vous fasse regarder les autres comme étant au-dessus de vous-mêmes ?  » Philippiens 2.3

Savons-nous que nous recevrons au Jugement Dernier selon le bien ou le mal que nous aurons fait pendant notre vie ici-bas ? 2 Corinthiens 5.10. Voir aussi Matthieu 25.31-46.


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