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Le pardon, une puissance de guérison

 « Tu ne haïras point ton frère dans ton coeur ; tu auras soin de reprendre ton prochain, mais tu ne te chargeras point d’un péché à cause de lui. Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel. » Lévitique 19.17-18.

 

 Dans un de ses livres1, Marie Balmary montre combien il est dangereux de garder en soi et de ne pas « traiter » une offense reçue. Celle-ci peut en effet engendrer de la haine qui pénètre au plus profond de l’offensé, jusque dans son subconscient, et induire des troubles psychologiques graves. 

Le pardon est donc essentiel, tout d’abord pour l’offensé et ensuite pour l’offenseur. 

Mais pardonner n’est pas une mince affaire ; le texte du Lévitique nous donne des pistes intéressantes à suivre dans cette démarche : 

Ce texte est si riche d’enseignements que je vous propose de le reprendre point par point. 

- « Tu ne haïras point ton frère dans ton coeur ». Garder de la haine contre quelqu’un est une offense contre quelqu’un est une offense contre Dieu. L’apôtre Jean l’affirme avec force :

« Quiconque hait son frère est un meurtrier, et vous savez qu’aucun meurtrier n’a la vie éternelle demeurant en lui. » 1 Jean 3.15. 

- « Tu auras soin de reprendre ton prochain ». Certains traduisent ce verbe par « reprocher ». Marie Balmary fait remarquer que l’hébreu utilise ici deux fois le même verbe pour le mot reprendre, une fois à la forme personnelle et une fois à l’infinitif. C’est une tournure typiquement hébraïque pour renforcer une expression : il faut que tu reprennes ton prochain… 

La parole de reproche que nous adressons à l’offenseur est importante pour deux raisons : 

1. Elle est d’abord nécessaire à notre guérison. Car mettre l’offense en mots est le meilleur moyen d’évacuer notre haine naissante. C’est tout premièrement lui donner une existence pour l’empêcher de glisser dans le subconscient, échappant ainsi à notre contrôle. C’est ensuite lui donner une forme pour pouvoir mieux la maîtriser et l’évacuer. Au contraire, garder l’offense en nous, c’est la laisser se transformer en haine contre l’offenseur. Marie Balmary résume bien la situation : « une faute qui n’est pas dite est à nouveau commise ». C’est l’escalade de la violence.

2. La parole de reproche est utile également à l’offenseur. Le verbe « reprendre, reprocher » n’est pas utilisé ici dans un sens de jugement, mais plutôt dans le sens de monter à autrui la faute dont il est l’auteur et dont il n’est pas forcément conscient. Jésus insiste aussi sur la nécessité de reprendre l’offenseur : « Prenez garde à vous-mêmes. Si ton frère a péché, reprends-le ; et, s’il se repent, pardonne-lui. » Luc 17.3. 

L’offenseur reçoit ainsi la possibilité de se mettre en ordre vis-à-vis non seulement de l’offensé, mais aussi de Dieu. 

- « Tu ne te chargeras pas d’un péché à cause de lui ». Même si notre haine reste cachée, nous nous chargeons d’un péché pour deux raisons : 

1. La haine que nous entretenons dans notre coeur est un péché aux yeux de Dieu, car d’offensés que nous étions nous devenons des offenseurs. 

2. Le mot « péché » utilisé ici pourrait aussi signifier pour nous les conséquences que cette haine peut avoir sur notre santé spirituelle, psychique et physique. Laisser la haine faire son oeuvre de destruction en nous est aussi un péché aux yeux de Dieu, car nous Lui appartenons. Et nous ne pouvons laisser détruire ce qui appartient à Dieu. 

- « Tu ne te vengeras point ». L’offensé doit reprendre l’offenseur afin que ce dernier se repente et change. C’est l’amour envers l’offenseur qui doit inspirer une telle démarche. La violence n’y a pas sa place ! 

- « et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple ». Le nettoyage des racines de rancune et d’amertume doit être complet, non seulement en surface, mais aussi et surtout en profondeur. C’est notre responsabilité d’effectuer ce travail d’assainissement et de contrôler que rien ne repousse ! Pour nous tester, rien de tel que d’examiner notre comportement vis-à-vis de l’offenseur. Continuons-nous à le critiquer ? Avons-nous l’habitude de rappeler son offense ? Si tel est le cas, notre travail de pardon n’est vraisemblablement pas complet. 

- « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Nous sommes appelés à aimer notre prochain. Nous sommes aussi appelés à nous aimer nous-mêmes. Et ce n’est pas par hasard si cet ordre vient compléter les ordonnances relatives aux conflits. En effet, un conflit a une incidence non seulement sur notre amour pour l’offenseur, mais aussi sur l’amour que nous portons à nous-mêmes. L’offense non dite, non reprochée, non pardonnée, mais acceptée comme une fatalité, suscite une difficulté pour l’offensé à s’aimer lui-même. J’en veux pour preuve ces témoignages bouleversants de femmes qui se sont mises à se haïr après avoir été violées. Elles ont haï un corps qui avait été sali et qui restait souillé. Que de gens, blessés profondément dans leur enfance, souffrent d’une mauvaise estime d’eux-mêmes et ont de la peine à s’aimer ! Leur guérison est difficile, car bien souvent l’offense a été enfouie dans le subconscient. L’aide de spécialistes, si elle est possible, permet d’en retrouver la trace. Souvenons-nous aussi que le Saint-Esprit révèle ce qui est caché et peut apporter une vraie libération par le biais de chrétiens de confiance ayant reçu un ministère de discernement.

- « Je suis l’Éternel ». Il est bon de se souvenir qu’au-dessus de chaque conflit l’Éternel est présent. Il est la seule vraie référence. Cela nous replace dans nos vraies dimensions d’humains, fragiles et pécheurs, des créatures qui ont continuellement besoin de Dieu. 

Que faire dans les situations suivantes ? 

J. Buchhold2 estime que, selon l’Écriture, le pardon ne peut pas être accordé sans la repentance du fautif. Le texte déjà cité de Jésus va dans ce sens : 

« Si ton frère a péché, reprends-le ; et, s’il se repent, pardonne-lui. » Luc 17.3. 

Ne pas exiger de repentance, c’est donner raison à l’offenseur et tort à l’offensé, c’est cautionner le mal et manquer d’amour envers l’offenseur, qui a besoin d’une réparation personnelle. Mais que faut-il faire lorsque cette repentance n’existe pas ? 

L’offenseur ne veut pas se repentir. 

Au vu de tout ce qui a été dit plus haut, cela ne doit en rien entraver le processus de pardon en nous. Pardonner dans notre coeur à notre offenseur signifie pour nous une libération et une guérison, ainsi que le rétablissement d’une relation juste avec Dieu. C’est une première étape ; c’est notre étape personnelle. Nous pouvons d’ailleurs l’effectuer sans que l’offenseur n’en sache rien. Si nous sommes en contact avec lui, il se peut toutefois qu’il remarque notre changement de conduite à son égard. 

Vient ensuite la deuxième étape, celle qui consiste à donner notre pardon à

l’offenseur. Comme dit plus haut, le don de ce pardon est conditionnel et dépend du repentir de l’offenseur. 

Cependant, plusieurs témoignages montrent qu’il peut y avoir des exceptions à cette règle. Certains chrétiens, martyrisés pendant la dernière guerre de 1939-45, ont pu retrouver leurs bourreaux après la libération afin de leur apporter leur pardon et leur parler de l’amour et du pardon offerts par Jésus- Christ. Ce message tellement contraire à la logique humaine a conduit plusieurs anciens bourreaux à se convertir et se repentir. Nous pouvons compter sur le Saint-Esprit pour nous montrer la voie à suivre. 

L’offenseur est décédé. 

La démarche est la même : il nous incombe d’accomplir notre « étape personnelle », ceci pour notre bien avant tout. Il est utile de dire l’offense au Seigneur qui en sera témoin, et proclamer ensuite notre pardon. Si d’autres personnes assistent comme témoins à cette proclamation (peut-être aussi des proches de l’offenseur), cela renforcera notre démarche de pardon. Il peut également être très utile de mettre tout cela par écrit. Comme déjà dit, cela donne une existence à l’offense et l’empêche de glisser dans notre inconscient. Cela nous permet également de nous remémorer notre acte de pardon afin de le réactiver si nécessaire. 

La douleur est trop forte. 

Une question surgit fréquemment lorsqu’on parle de pardon : comment pouvons-nous pardonner lorsque dans notre coeur une voix forte hurle à la

vengeance et que la haine domine tout sentiment ? Lorsque la rage bouillonne au plus profond de nous-mêmes et ne demande qu’à sortir comme un volcan chaque fois que nous pensons à notre agresseur ? Nous pouvons comprendre intellectuellement la nécessité de pardonner, mais nous constatons qu’il y a en nous une autre force qui ne veut pas se soumettre. 

Une erreur très répandue consiste à croire que nous ne pourrons commencer à pardonner que lorsque notre coeur se sera calmé et qu’il n’y aura plus aucune amertume en nous. Notre pardon dépendra ainsi de nos sentiments, qui vont finalement dicter notre conduite. 

Jésus nous enseigne tout autre chose. Pour lui, pardonner est un acte qui dépend de la volonté et non des sentiments. Même si rien en nous ne nous pousse à le faire, nous pouvons décider de pardonner malgré tout. C’est notre responsabilité et personne ne peut le faire à notre place. Mais si nous tenons compte de nos sentiments, nous risquons fort de déchanter rapidement : nous avions pris un engagement et avions fermement décidé de pardonner... mais voilà que rien ne change en nous. Notre révolte intérieure est toujours là, intacte. Nous expérimentons alors avec désespoir ce que Paul décrit si bien au chapitre 7 de l’épître aux Romains : 

« J’ai la volonté, mais non le pouvoir de faire le bien. Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas... misérable que je suis ! » 

Heureusement, Paul ne s’arrête pas à ses lamentations et nous donne plus loin la solution : 

« Grâces soient rendues à Dieu par Jésus- Christ, notre Seigneur ! » 

En effet, la vie de Jésus et sa puissance de guérison nous sont communiquées par le Saint-Esprit, si du moins nous l’avons accueilli dans notre vie. Ce que nous sommes incapables d’accomplir seuls, nous pouvons désormais le faire avec lui. 

Toutefois, soyons réalistes ! Les changements ne vont pas s’accomplir d’une seconde à l’autre ! Cela prend du temps. C’est pourquoi Jésus nous exhorte à pardonner « jusqu’à septante fois sept fois ». Matthieu 18.22. 

Il y a dans cette expression une notion évidente de répétition. L’interprétation qui est généralement donnée est la suivante : si notre agresseur nous offense à plusieurs reprises, nous devrons lui pardonner encore et encore. On peut cependant donner une autre interprétation : lorsque l’offense est unique mais grave, et que la blessure est profonde en nous, nous risquons d’être confrontés de manière répétitive à la résurgence de notre révolte contenue tant bien que mal. Chaque fois qu’elle refera surface, nous serons appelés à nouveau à prendre position : « je pardonne parce que j’ai décidé de pardonner quoi que je puisse ressentir en moi. Je m’ouvre tout entier à l’action de l’Esprit Saint qui me transforme ». Et petit à petit, de défaites en victoires, nous serons les témoins émerveillés d’un changement intérieur insoupçonné. En fin de compte, nous constaterons avec joie que le mal a été changé en bien et que nous avons gagné quelque chose de plus précieux encore : nous nous sommes rapprochés du Seigneur. ■

Notes :

1 Le sacrifice interdit, Paris, Grasset, 1986. 

2 Le Pardon et l’Oubli, Collection ALLIANCE. Éditions Sator, 1989. Réédité par les Éditions Excelsis-Edifac en 2002, puis 2015.