Le Lien

N° 175 Octobre 1990

Refus de la réalité, impérialisme ou évangélisation

Par J. D. Pawson

Quel avenir pour le monde?
La race humaine a une attitude ambivalente face à l’avenir, tout à la fois un mélange de crainte et de fascination. La majorité puise à toutes sortes de sources et s’adresse aussi bien aux astrologues et aux horoscopes qu’aux maîtres à penser et aux futurologues; elle a décidé d’investir dans un présent "certain" plutôt que de faire des réserves pour un avenir "incertain".

Que nous réservent les années futures? La fin de l’ère capitaliste? L’effondrement économique du communisme? Que nous réserve un autre conflit au Proche-Orient? L’effondrement des banques occidentales à l’heure où le Tiers-Monde ne peut payer ses dettes? Et les vacances sur les plages au moment où la couche d’ozone s’amenuise?

Le mot clé de la génération du début du XX
esiècle était "progrès". Pour le XXIesiècle, le thème principal sera celui de la "survie". L’optimisme fait place au pessimisme et la confiance à l’angoisse.
 
Pour l’Église?
Que se passe-t-il sur la scène de l’Église? L’Église va-t-elle perdre sa situation bien établie, ou va-t-elle simplement se désintégrer? Le pape va-t-il devenir le Président du Conseil Œcuménique des Églises ? Quelle importance les églises de maison vont-elles prendre?

Pour la première fois, à l’approche de l’an 2000, les chrétiens comptent les millénaires autant que les années, les décades et les siècles. Inévitablement l’attention se tourne vers l’eschatologie (théologie qui s’occupe des "derniers temps").

De nouveaux mots s’introduisent dans le vocabulaire chrétien: la fin des temps, la pluie de l’arrière-saison, l’épouse sans tache. L’espérance du retour personnel de Christ sur cette planète s’intensifie (comme cela fut le cas aux alentours de l’an 1000).
 
Trois attitudes face au Royaume
Cependant les chrétiens varient dans leur interprétation de cet article de foi. En gros, il y a trois attitudes différentes et chacune a ses répercussions sur nos activités. Chacune a sa définition du Royaume de Dieu.

La première réponse regarde le Royaume de Dieu comme futur, elle est pessimiste quant au présent. Sa théologie est prémillénariste et dispensationaliste. Elle conduit à une vision caractérisée par un refus de la réalité; on s’attend quotidiennement à l’enlèvement de l’Église, précédant la tribulation qui arrachera le peuple de Dieu à la crise finale de l’histoire. Dans cette optique il y a peu d’obligations et moins d’attentes pour que le monde soit amélioré.

La deuxième réponse considère le Royaume comme présent. Elle est optimiste. Sa théologie est post-millénariste. Croyant que le règne du Seigneur peut être "étendu" et "établi" sur la terre avant Son retour. Cette optique peut mener à une vision impérialiste où les chrétiens s’ emparent des affaires, des communautés et même des nations. Le concept de la "restauration", originellement employé pour l’Église, est maintenant appliqué au monde.

La troisième réponse considère le Royaume comme partiellement présent et partiellement futur (les paraboles de Jésus s’appliquent pour 1/3 au présent, pour 1/3 au futur et pour 1/3 aux deux). Elle est plus réaliste quant au présent. S’attendant à ce que le blé et l’ivraie poussent ensemble dans une situation où ni l’un ni l’autre ne peuvent détruire l’autre avant la moisson; cette option se concentre sur la tâche positive qui consiste à assurer une bonne récolte plutôt qu’une récolte négative (en arrachant l’ivraie: malheureusement, cette dernière manière de faire provoque plus d’enthousiasme chez certains types de chrétiens!).

Priorité à l’évangélisation
Pour le troisième groupe, l’évangélisation a la priorité absolue. Puisque le retour du Seigneur semble dépendre de l’accomplissement de cette tâche, la fin du second millénaire nous talonne pour que soit accompli "l’ordre de mission", donné à son Église par le Seigneur au moment de son ascension.

Les années futures seront des années d’évangélisation dans le monde entier, mais particulièrement en Europe où les Églises d’État sont dans une situation critique. Ceux qui ont été élevés dans l’idée que le travail missionnaire a commencé sur l’autre bord de la Méditerranée, ont besoin d’apprendre qu’il y a probablement plus de communautés non évangélisées en Europe que dans toute l’Afrique.

Et nous-mêmes nous sommes un champ de mission (tel que l’indique ce mouvement où l’on voit les baptêmes de croyants remplacer les baptêmes d’enfants). D’autres religions sont à notre porte; ce qui montre que la question de convertir leurs adhérents se pose d’une manière plus aiguë que quand nous payions des missionnaires pour aller le faire dans d’autres pays.
 
Difficultés
Alors que les chrétiens deviendront plus extravertis dans leur témoignage, il y aura des accusations de prosélytisme dans notre société pluraliste. D’autres signes menaçants montrent aussi, que dans le contexte de 1’évangélisation on passe de l’apathie d’autrefois à l’hostilité, et de l’indifférence à l’intolérance.

Les prochaines années pourraient voir les églises poursuivies en vertu de
la loi sur la discrimination des sexes (lorsqu’on parle négativement de l’activité homosexuelle, ou même quand on maintient un conseil d’anciens formés uniquement d’hommes), ou en vertu de la loi sur la discrimination des races (si l’on critique d’autres religions, ou même si on affirme à l’exclusion d’autres croyances que Jésus est le seul chemin vers Dieu).

Mais l’Église s’est toujours développée lorsqu’elle était en butte à des difficultés et généralement elle grandit quand elle fait face à de l’opposition. Gamaliel disparaît du paysage une fois qu’il a annoncé les couleurs de sa foi, mais son étudiant Saul de Tarse, après avoir été le principal opposant à la foi chrétienne, devient le plus grand défenseur et propagateur de la "Voie", comme on appelait le christianisme au début.

Nous pouvons nous attendre à une confrontation toujours plus grande entre le royaume des ténèbres et celui de la lumière. Cela ne sera peut-être pas bien accueilli par la "chair" mais risque d’être un bénéfice pour "l’esprit". Quand j’ai visité des églises derrière les rideaux de fer et de bambou, elles ont excité mon envie plus que ma pitié.

Le danger vient de l’intérieur de l’église

Le vrai danger vient de l’intérieur plus que de l’extérieur. L’Évangile a souffert davantage d’un contenu dilué que d’un contexte difficile. Il y a toutes les raisons de croire que ce sera aussi le problème majeur dans le futur. Le don charismatique de discernement sera extrêmement nécessaire.

Certains
relativisent l’Évangile Une époque qui se méfie des absolus et qui pense en teintes grises plutôt qu’en noir et blanc, sera intolérante à 1’égard des affirmations dogmatiques et des exigences éthiques qui sont toutes les deux inhérentes à la proclamation chrétienne. Il est tentant pour les prédicateurs de classer l’enseignement du Nouveau Testament comme étant "conditionné culturellement".

D’autres
noient l’Évangile dans un système syncrétiste. C’est une option facile que d’amadouer une société pluraliste en se faisant l’avocat d’un amalgame de croyances religieuses. La pensée du "Nouvel Âge" (c’est plus une tournure de pensée qu’un mouvement, mais il devient de plus en plus cohérent), prône tout particulièrement cette tendance et semble heureuse de combiner par exemple les croyances chrétiennes et hindoues.

D’autres
féminisent 1’Évangile. Une génération d’enfants de familles monoparentales trouve plus facile d’appeler Dieu "mère". Mais la pression principale vient du mouvement des "verts" pour lesquels "la mère Terre", initiatrice de notre être, est devenue la préoccupation majeure. Les anciens cultes de fertilité, contre lesquels les prophètes de l’Ancien Testament ont dû se battre, pourraient bien réapparaître sous une nouvelle forme. (NDR: mais il faut aussi relever la nécessité de la sauvegarde de l’environnement).

D’autres font de l’Évangile
un sujet politique. Des évangéliques (maintenant aussi des charismatiques) redécouvrent la dimension très valable de "l’action sociale". Mais c’est trop facile d’aligner des bonnes nouvelles sur une théorie politique particulière. Il faut se souvenir que la justice est concernée autant par l’injustice que par l’immoralité et que le remède ultime pour l’une et l’autre est le salut plutôt que des lois.

Tels sont quelques-uns des moyens par lesquels on peut tordre la vérité. Bien qu’il soit vrai que l’on soit destiné à vivre des changements constants, il y a des choses qui ne sont pas sujettes au changement. L’Évangile est une de ces choses. C’est parce que Dieu n’a pas changé, ni Jésus-Christ, ni le Saint-Esprit. Et dans sa nature profonde l’homme n’a pas changé non plus. Le ciel et l’enfer sont encore les seules options qui se présentent à chaque membre de la race humaine (pourtant nos congrégations modernes sont rarement confrontées à ces deux sujets).

Les batailles les plus terribles durant les années à venir, risquent de se passer à l’intérieur de l’Église, non à l’extérieur. C’est ce que le jeune frère de Jésus appelait "lutter pour la foi transmise aux saints" (Jude 3). Car il n’y a que la vérité qui rendra libre le peuple.

Le problème majeur du mouvement charismatique sera de voir s’il continue de s’aligner sur les traditions de l’Église ou s’il s’engagera à promouvoir un retour aux vérités de l’Écriture (par exemple en abolissant une fois pour toutes la division paralysante qui sépare le clergé des laïques).

Une église qui veut le renouveau sans les réformes, manque d’autorité et de crédibilité pour appeler le monde à se repentir de ses mauvaises voies.

Nous devons nous souvenir que le baptême du Saint-Esprit n’était pas principalement destiné à rendre notre louange plus vivante, à améliorer notre communion fraternelle, ou à guérir nos corps, mais son but était que
nous devenions des témoins effectifs de la vérité comme nous la voyons en Jésus. Au travers de l’évangélisation, la prochaine décennie a l’intention de présenter au Christ, en cadeau de 2000e anniversaire, un monde évangélisé. Si les croyants charismatiques sont décidés à contribuer d’une manière particulière à ce projet louable, ils pourront le faire en offrant une combinaison unique: en étant des chrétiens éclairés par l’Écriture et vivant dans l’Esprit.
 
L’évangélisation "charismatique"
Trois aspects de l’évangélisation font appel à une dimension charismatique:

1.)
En communiquant l’Évangile à l’œil aussi bien qu’à l’oreille. L’Église primitive a utilisé des paroles, des actions (qui sont la confirmation humaine), des signes (qui sont la confirmation divine). Nous ne faisons que commencer à réaliser quels sont les effets des dons spirituels pour stimuler la repentance (les paroles de prophétie et de connaissance) et pour faire naître la foi (les miracles et les guérisons).

2.)
En "initiant" le croyant repentant pour qu’il entre dans le royaume. Le baptême d’eau et le baptême de l’Esprit étaient des éléments essentiels dans le Nouveau Testament pour donner une compréhension de la conversion, de la régénération et du salut (ainsi que j’ai essayé de l’expliquer dans mon livre: La naissance normale du chrétien).

3.)
En faisant du jeune chrétien un disciple. Traditionnellement de tels cours et enseignements comprenaient les sujets suivants: comment lire la Bible, comment prier, témoigner, etc. (pourquoi mentionne-t-on rarement le travail quotidien?). Il est aussi nécessaire d’enseigner aux nouveaux convertis comment marcher dans l’Esprit, comment être conduit par lui, comment adorer en Esprit, et l’expérience de l’Esprit. Mais nous ne pouvons faire cela si nous ne leur avons pas dit comment recevoir l’Esprit. (Après l’Ascension de Jésus, on disait aux personnes de se repentir devant Dieu, de croire au Seigneur Jésus et de recevoir le Saint-Esprit).

Il est grand temps que le "réveil" prenne une autre tournure. On a trop favorisé le côté pastoral et pas suffisamment pratiqué la pêche. Ce n’est que quand une église accepte d’être "retournée du haut en bas" qu’elle pourra retourner le monde du haut en bas – ou du point de vue de Dieu: retourner le monde du bas en haut.


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