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N° 254 Juillet 2010

Combattre la pauvreté et la misère

Par Pierre Amey

1. Introduction
Après de longues études, d’abord comme ingénieur en mécanique puis en théologie, j’ai été pasteur pendant vingt-cinq ans. Parallèlement, et depuis plus de vingt ans, je vais régulièrement enseigner et travailler au développement communautaire dans de nombreux pays parmi les plus pauvres de la planète. C’est donc avec les regards de l’ingénieur, du théologien, du pasteur et du praticien que je peux tirer certaines conclusions quant au rapport entre les églises et la misère…

2. Des statistiques qui devraient nous inquiéter !
En 2000 ans de christianisme, la proportion de chrétiens dans le monde n’a jamais été aussi élevée. Aujourd’hui, il y a plusieurs centaines de millions de chrétiens. Pourtant la misère augmente partout d’une manière effrayante et pas seulement dans les pays pauvres ! En France, plus de 100 000 personnes vivent dans les rues ou les parcs. Même en Suisse, une personne sur sept doit recourir aux aides gouvernementales ou sociales et les « sans domiciles fixes » (SDF) font leur apparition dans nos villes. Que dire de la majorité des pays du Sud ! Ces évidences devraient nous alarmer et nous mettre en mouvement.

3. Où sont les églises ?
Les slams de Nairobi. Invité à prêcher dans une église, je traversais le centre de Nairobi un dimanche matin, accompagné d’un évangéliste d’African Enterprise. Au coeur des immenses gratte-ciel, mon ami me disait : « Ici l’église a 2 000 membres, là plus de 5 000, là c’est une nouvelle église et ils sont déjà plus de 1 000 ». Mais nous avons dépassé le centre pour entrer dans un des plus grands bidonvilles du monde, appelé « slam », où s’entassent plus d’un million de pauvres. Après des kilomètres de routes et pistes cahoteuses, nous sommes entrés dans une « maison » partiellement en ruine où se tenaient une vingtaine de chrétiens assis sur des planches branlantes. Les questions brûlaient mon coeur. Pourquoi seuls Steven et son épouse se donnaient-ils la peine de rejoindre cette église « bidon-ville » alors qu’à quelques kilomètres des milliers chantaient des cantiques dans de très belles salles ?

Où est l’église ? Quelle est sa mission ? Où est le Seigneur ? Voilà un exemple où croissance des églises et croissance de la misère se côtoient. Je pourrais aussi parler des townships de Cape Town, des bidonvilles de Madagascar et des favelas d’Amérique du Sud où j’ai rencontré des situations semblables. Oui, c’est vrai, de nombreuses personnes travaillent dur pour aider leur prochain. Cependant, si les statistiques mondiales de la double croissance (églises et pauvres) sont sans appel, elles ne doivent pas rester sans commentaires !

4. Quelles sont les causes de cette situation ?
Parmi plusieurs, j’en retiens trois :

a. Depuis plus de 40 ans, beaucoup vivent avec la certitude du très proche retour de Jésus. Retour précédé par l’enlèvement de l’Eglise ! Après la guerre des Six Jours en 1967, entre Israël et ses voisins arabes, un grand nombre de chrétiens ont relié cette conquête de Jérusalem avec Luc 21.24 «… Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis ». Pour les adeptes de cette interprétation, les temps des nations se sont accomplis en 1967 et l’enlèvement de l’Eglise devait donc être imminent. Pour justifier le retard de l’enlèvement, le verset 32 a souvent été cité : « Cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive ». Selon le Nouveau Dictionnaire Biblique des Editions Emmaüs, le mot génération est vraiment très flexible. Parfois « genea » est traduit par « race » comme en Matthieu 17.17 race incrédule… (par ex. le peuple d'Israël). Pour de nombreux interprètes, le verset 32 signifie : La génération de ceux qui ont crucifié Jésus verra le début de l’accomplissement de ces prophéties, à commencer par la destruction de Jérusalem en l’an 70. Oui, les prophéties se réaliseront et l’enlèvement de l’Eglise est biblique, mais il est évident que ce que j’appelle : « la théologie de la guerre des Six Jours » a nettement découragé la mission et les projets à moyen et long termes. Certes, beaucoup d’évangélistes sillonnent les pays pauvres, mais je vois très peu de réalisations conséquentes au niveau du développement communautaire. Pire ! même pour des pays qui affichent plus de 70 % de chrétiens, les niveaux de vie sont très souvent à la baisse.

Lié à ce proche retour du Seigneur (imminent, pour beaucoup, depuis 1967 !) à quoi bon chercher l’amélioration des structures socio-économiques ? A quoi bon se soucier de développement communautaire et d’écologie ? L’essentiel n’est-il pas que les âmes soient sauvées (expression courante !) et remplissent nos églises (mon église comme disent la plupart des pasteurs !). Depuis des dizaines d’années, au coeur de chaque guerre, chaque catastrophe naturelle ou encore chaque pas franchi dans la dégradation morale, nous entendons le même refrain démobilisateur : « Cette fois il est minuit moins cinq ! » Que de pendules et donc de projets arrêtés !

b­ Le mépris des bonnes oeuvres. Comme conséquences de ce qui précède, trop de chrétiens considèrent le secours matériel du prochain comme très secondaire, voire inutile.

5. Que faire ?
Revenir à la Parole de Dieu. Très préoccupé par la pauvreté et la misère et profondément choqué par l’inaction de beaucoup d’églises, j’ai creusé sérieusement l’Ecriture. Au cours de ces vingt dernières années, alliant le terrain et l’étude, j’ai été de découvertes en révélations.

Aimer son prochain comme soi-même. Dans cette quête, j’ai été très bousculé par Matthieu 7.21-23 « Quiconque me dit : Seigneur, Seigneur ! n’entrera pas forcément dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. Beaucoup me diront en ce jour ­ là : Seigneur, Seigneur ! N’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons chassé des démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? Alors je leur déclarerai : Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité. » Et si je faisais aussi partie des frappeurs de portes fermées pour l’éternité ? J’ai relu tout le Nouveau Testament pour bien comprendre ce qu’était cette volonté du Père. La conclusion est claire : "Aime ton prochain comme toi-même". Ce deuxième commandement est semblable au premier. Cet amour agapé implique l’annonce du salut. Face à la misère, on ne peut pas se contenter de paroles. En Matthieu 25, Jésus s’adresse à ceux qui ont réellement aimé leur prochain. S’étant identifié aux souffrants, le Seigneur a dit : « vous m’avez donné à manger… et à boire… j’étais étranger, vous m’avez recueilli… nu, vous m’avez vêtu… malade, vous m’avez visité… en prison, vous êtes venus vers moi ». En mettant en évidence les passages qui nous invitent à prendre soin de notre prochain, j’ai été très interpellé ! Si l’Epître de Jacques est incontournable, c’est bien l’apôtre Jean qui nous défie le plus : « A ceci, nous avons connu l’amour, c’est qu’il a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour les frères. Si quelqu’un possède les biens du monde, qu’il voit son frère dans le besoin et qu’il lui ferme son coeur, comment l’amour de Dieu demeurera-t-il en lui ? … N’aimons pas en parole ni avec la langue, mais en action et en vérité » (1 Jean 3.16-18). N’apprenons pas seulement Jean 3.16 par coeur, mais aussi 1 Jean 3.16 !
François d’Assise a dit : « Prêche toujours l’Evangile et si nécessaire en parole » !

6. La gloire et l’honneur des nations
Dans toute la Bible, les nations jouent un rôle majeur. Dans le royaume, loin de disparaître définitivement, elles seront en voie de guérison (Ap 22.2). C’est aussi dans le contexte de la Nouvelle Jérusalem que les rois de la terre devront y apporter la gloire et l’honneur de leur pays (Ap 21.24, 26). Trois passages parmi tant d’autres nous invitent à travailler au développement des nations : « Abraham deviendra certainement une nation grande et puissante, et en lui seront bénies toutes les nations de la terre. » (Gn 18.18) « Jésus-Christ notre Seigneur. C’est par lui que nous avons reçu la grâce et l’apostolat pour amener, en son nom, à l’obéissance de la foi toutes les nations… » (Rm 1.5) Esaïe dit aussi : « Il paraîtra, le rejeton d’Isaï, Celui qui se lèvera pour commander aux nations ; les nations espéreront en lui… » (Rm 15.12) Combien de nations espèrent vraiment en Jésus ? Nous avons encore beaucoup de travail !

7. Le sacerdoce universel des croyants 1
« Jésus a fait de nous un royaume, des sacrificateurs (littéralement "prêtres" comme justement traduit dans la version du Semeur) pour Dieu son Père… » (Ap 1.6) Dans l’Ancien Testament, si Dieu a ordonné la construction du Tabernacle, ce n’était pas d’abord pour des cérémonies cultuelles, mais bien pour communiquer ses instructions à Moïse puis aux prêtres, pour qu’un peuple d’esclaves devienne la nation d’Israël (Ex 25.22). Les premiers livres de la Bible contiennent toutes les informations qui ont permis aux Hébreux de passer, en quelques dizaines d’années, du stade de « peuple esclave » à celui de « Peuple le plus avancé de son époque » avec un plein accomplissement au temps de David et Salomon. Sans les périodes d’idolâtrie, Israël aurait pu atteindre ce haut niveau de vie beaucoup plus vite. A ce sujet, Landa Cope a écrit un livre très révélateur et formateur 2.

Aujourd’hui encore, Dieu veut communiquer ses instructions à chaque croyant, donc à chaque prêtre, pour que les nations parviennent à l’obéissance de la foi (Rm 1.6) et se préparent à monter à Jérusalem avec gloire et honneur (Ap 21.24,26). Cette mission doit commencer par notre prochain et notre voisin et c’est bien là la vocation de l’Eglise constituée de pierres vivantes (1 P 2.4). Ces pierres vivantes étant équipées et édifiées par les anciens, parmi lesquels se trouvent les apôtres, prophètes, évangélistes, pasteurs et docteurs (Ep 4.11) sans oublier les autres services (cf. 1 Co 12.28). La vie des églises des premiers siècles se déroulait là où vivaient et travaillaient ceux que la Bible appelle des prêtres, c’est-à-dire les croyants. Ainsi les voisins pouvaient suivre en direct la vie des chrétiens et si nécessaire être aidés par ceux qui mettaient en pratique l’amour du prochain. Il n’y a pas l’ombre d’un doute, c’est le modèle général de tout le NT qui mentionne plus de trente fois l’existence de ces églises de maison.

8. Les écrits des Pères de l’Eglise
Ils ont formels : la structure de l’Eglise sous forme d’églises de maison va se prolonger tout au long des premiers siècles (pas à cause de la persécution mais de l’enseignement du Nouveau Testament). On ne peut pas en dire autant de la gestion de ces églises, car dès le début du deuxième siècle s’opère le regrettable retour au modèle de la prêtrise de l’AT. L’évêque s’est mis à dominer et, dès la conversion de Constantin le Grand, on a voulu construire de très grands édifices modelés à la fois sur le Tabernacle et la croix. Peu à peu les chrétiens se sont déplacés sur des kilomètres pour célébrer dans ces temples et les voisins ont été privés des églises de pierres vivantes. Tout le travail de l’enseignement fondamental a été centralisé et les structures sont devenues très lourdes. Actuellement, par choix théologique ou par obligation, seules les églises persécutées et certains mouvements permettent aux chrétiens de vivre une vie d’église de proximité. Le dimanche, comme dans le Nouveau Testament, si c’est possible, les petites églises de maison se regroupent à plusieurs pour célébrer le Seigneur. Pour moi, seuls un retour à l’ecclésiologie éprouvée du Nouveau Testament et l’amour concret de son prochain, nous permettront de combattre la pauvreté et la misère. Si cette vocation doit d’abord s’exercer dans nos lieux de vie et de travail, nous ne devons jamais oublier la pratique de la deuxième Epître aux Corinthiens où les pays plus riches aident les plus pauvres.


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NOTES:
1:Pour un développement plus complet : voir l’article « Le sacerdoce universel » sur le site : www.didaskalia.com ou sur le site : www.campuspourchrist.ch/Transvision08 ou vous trouverez cet article parmi d’autres y compris en MP3. Transvision 08 a réuni pour trois jours 280 leaders de Suisse romande.

2: Old Testament Template. Publication de Jeunesse en Mission. Une traduction est en cours dont le titre sera de l’ordre de : « Les principes bibliques du développement des nations »


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