Le Lien

N° 278 Juillet 2016

Gloire et service

Par Jacques-Daniel Rochat

«Les apôtres Barnabas et Paul, ayant appris cela, déchirèrent leurs vêtements, et se précipitèrent au milieu de la foule en s'écriant: O hommes, pourquoi agissez-vous de la sorte? Nous aussi, nous sommes des hommes de la même nature que vous.» (Actes 14.14)

Une question d'apparence
Nos vêtements ne servent pas seulement à nous protéger de l'environnement, ils sont aussi un moyen d'afficher notre identité et notre niveau social. Pour cela, certaines personnes investissent des sommes considérables en habits, souliers, bijoux, montres, accessoires, parfums, belles voitures…
Ce besoin de soigner son image n'est pas nouveau et depuis la honte ressentie dans le jardin d'Eden, les hommes cherchent à se revêtir de dignité et d'une gloire à même de remplacer celle qu'ils tiraient de Dieu. Cette fonction spirituelle et sociale du vêtement nous conduit à mesurer l'importance de l'acte qui consistait à déchirer ses vêtements en public. Dans la Bible, de nombreux personnages ont marqué de cette manière leurs désespoirs et leurs humiliations
1.
Dans la ville de Lystre, Paul et Barnabas vont accomplir ce geste spectaculaire au milieu d'une foule surchauffée.
Pourquoi sacrifier leurs vêtements, alors même qu'ils viennent de guérir un infirme de naissance et que la foule en liesse, les acclame, les prend pour des dieux et leur apporte des offrandes?
La plupart des évangélistes seraient enthousiastes d'un tel impact. Alléluia… ces offrandes et l'accueil réservé aux serviteurs de Dieu sont les signes d'un puissant réveil…
Alors que Paul et Barnabas pourraient profiter de leur célébrité, ils discernent avec tristesse que cette dévotion est l'expression d'une perversion païenne et diabolique qui vise à détourner les hommes de Dieu
2.

Gloire et privilèges
Lors de mes voyages dans différents pays, j’ai eu maintes fois l’occasion de découvrir les ravages de ce processus d’élévation dans les églises. Souvent, les pasteurs et les responsables se distinguent par leurs habits différents et sont considérés inconsciemment ou consciemment comme des intermédiaires entre Dieu et les hommes. Placés en haut des estrades, on leur accorde de somptueux fauteuils, alors que l’assemblée se contente de sommaires bancs en bois3.
 Tout le monde trouve normal d’attribuer exclusivement ces «trônes» aux «hommes de Dieu». Cette vision est si forte, qu’il est impossible d’attribuer ces sièges «sacrés» et confortables à des personnes qui en auraient besoin sans susciter de l’indignation.
 Il est évidemment très agréable d’être traité de la sorte et beaucoup de ministères se laissent enivrer par ce respect. Ne sont-ils pas les envoyés dignes de recevoir de tels hommages? Ne portent-ils pas des choses sacrées, n’ont-ils pas le don de prophétie, de guérison ?
 Oui, les ministères doivent être honorés, et dans sa lettre à Timothée Paul invite les membres de l’église à considérer les responsables et les porteurs de la parole comme dignes d’un double honneur (1 Timothée 5.17). Donc il est bien de respecter et de soutenir les ministères qui permettent à Dieu d’exprimer son amour, sa sagesse, sa puissance et faire connaître ses révélations.
 Toutefois, ne l’oublions pas, c’est en promettant aux hommes un statut divin que le diable entraîne les hommes dans la chute.
 
«Vous serez comme Dieu» (Genèse 3.5)
 Par ce mensonge, le tentateur nous invite à nous détourner du Créateur pour diviniser ses créatures. Dans l’humanité, cette séduction païenne conduit à adorer et à sacraliser des objets ou des personnes. Ce processus agit malheureusement aussi dans les églises en s’attaquant à la relation «coeur-à-coeur» avec Dieu.
 
«Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité.» (Jean 4.24)
 Sans ce lien intime et direct par l’Esprit de Dieu, l’adoration se dirige progressivement vers des choses extérieures. Au fils du temps et des générations, cette dérive religieuse incite à accorder un statut d’intermédiaire à des lieux, des objets ou des personnes. Cela conduit entre autres à faire une distinction entre les «prêtres» et des «laïques». Une vision dramatique pour la vie de l’église et la diversité des ministères
4.
 À plusieurs reprises, Jésus rappelle la nécessité d’établir un lien direct avec le Père, il donne aussi de sévères avertissements à ceux qui cherchent à se placer entre Dieu et les hommes.
 «
Ne vous faites pas appeler Rabbi; car un seul est votre Maître, et vous êtes tous frères. Et n’appelez personne sur la terre votre père; car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux.» (Matthieu 23.8-9)
 
«Jésus leur dit: vous, vous cherchez à paraître justes devant les hommes, mais Dieu connaît vos coeurs; car ce qui est élevé parmi les hommes est une abomination devant Dieu.» (Luc 16.15)
 Cette dénonciation de ce qui est élevé ne se limite pas à des paroles, et lors de la Pâque, Jésus nous dévoile la manière d’exercer un ministère divin. Il se dépouille de ses vêtements, revêt un linge pour prendre le statut de serviteur
5.
 Quel contraste, celui qui pourrait légitimement exiger la gloire et l’adoration, sert et lave ses sujets!
 Non seulement Jésus a choisi de donner sa vie aux hommes, mais il a accompli cette tâche sans porter de signes honorifiques ou d’habits spéciaux. C’est à cause de cette égalité dans l’apparence que Judas devra embrasser le Christ pour permettre aux soldats de l’identifier
6.

Le vrai Évangile élève les autres
Ne nous y trompons pas, ce modèle de service n’est pas facultatif, car la grandeur d’un ministère ne se mesure pas au succès, mais à l’amour que nous avons pour Dieu et notre prochain.
 «
De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes.» (Matthieu 22.40)
 Ce concentré de révélation précise que la volonté de Dieu s’accomplit dans le fait d’aimer son prochain comme soi-même. Cette règle d’égalité entre moi et les autres est inscrite en Dieu et surpasse les différences d’âges, de sexe, de forces, de compétences ou de fonctions
7. Paul avait pleinement conscience de cette égalité suprême.
 
«Devant Dieu il n’y a point de favoritisme. » (Romains 2.11)
 Cet amour inconditionnel place tous les enfants de Dieu au même niveau de dignité spirituelle. Servir des autres permet à Dieu d’exercer son amour et sa puissance afin de les élever et de restaurer leur dignité.
 
«Il a donné les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme pasteurs et docteurs pour le perfectionnement des saints en vue de l’oeuvre du ministère et de l’édification du corps de Christ.» (Ephésiens 4.11-12)
 Dans la première lettre aux Corinthiens, Paul souligne cet aspect fondamental: les ministères et les dons visent à faire paraître le «corps du Christ» qui a été rompu et distribué dans l’église. Ne pas reconnaître que nous ne sommes qu’une partie de ce corps (et que nous n’avons qu’une petite part de son onction) nous expose à de graves conséquences, en particulier quand nous prenons le repas qui symbolise la présence de Christ dans l’assemblée (cène ou eucharistie).
 
«Celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur, mange et boit un jugement contre lui-même. C’est pour cela qu’il y a parmi vous beaucoup d’infirmes et de malades, et qu’un grand nombre sont morts.» (1 Corinthiens 11.29-31)

Viser l’humilité
Donner une parole de connaissance, partager une révélation, guérir, délivrer, accomplir de grandes oeuvres… Toutes ces choses sont excellentes et souhaitables, mais notre orgueil peut aussi être amorcé et nous donner un sentiment de puissance et de domination..
 Cette mise au centre de notre personne peut enflammer des foules et nous donner une apparence de succès. Mais cette attitude orgueilleuse va finir par assécher notre ministère et éteindre les dons de l’Esprit.
 Face à cette tentation, il est donc très important de relativiser notre rôle en nous rappelant constamment (et en l’annonçant) que nous sommes des serviteurs imparfaits et que nous avons besoin des autres.
 Cette humilité est parfaitement compatible avec de grandes responsabilités. On peut ainsi conduire des milliers de personnes, ou accomplir de très grands projets en gardant un esprit de service. Ainsi, les vrais grands «hommes et femmes de Dieu» se distinguent par leurs disponibilités, ils sont prêts à se dépouiller de leur gloire ou à salir leurs vêtements pour travailler et aider les autres.
 Cette attitude est une clé qui permet à Dieu de nous utiliser pour déverser toujours plus de grâces.
 Rétablir une vision juste À l’exemple de ce qui s’est passé avec Paul, ceux qui reçoivent une guérison, un message, une parole de connaissance ou des miracles à travers un ministère auront tendance à se placer dans une position d’infériorité. Ce sentiment se renforce souvent lors de la prière avec l’imposition des mains, car, dans ce geste, celui qui prie apparaît comme le distributeur des bénédictions. Cette vision réduit de nombreux chrétiens à l’infantilisme, ils sont convaincus que Dieu va leur parler ou les bénir exclusivement à travers tels ou tels ministères.
 Face à cette dérive, il est bien de rappeler que l’imposition des mains sert à manifester un lien d’amour et à souligner que c’est le Seigneur invoqué qui va agir. Celui qui impose les mains s’identifie au bénéficiaire et lorsque Dieu guérit ou touche une personne, il ne passe pas par ses mains, mais agit directement dans la personne par son Esprit. Christ est le seul intermédiaire entre Dieu et les hommes, et tous les chrétiens doivent réaliser que le Père entend leurs prières et répond directement à leur attente.
 Pour éviter la dépendance à des «distributeurs », certains responsables avisés invitent les membres fidèles de la communauté à prier et à imposer eux-mêmes les mains aux malades: Ainsi, lorsque Dieu répond, tous comprennent que c’est Christ qui bénit directement par sa présence dans le corps.
Selon ce même principe, les bons ministères de guérisons veillent à mettre la gloire sur Dieu. Un serviteur marquait ainsi sa surprise en s’extasiant devant les miracles accomplis: Seigneur, tu as fait cela! Par ces paroles, il montrait à tous qu’il n’était que le témoin de l’oeuvre de Dieu, un vase de terre.
 
«Il faut qu’il croisse, et que je diminue.»  (Jean 3.30)
À l’exemple de ces paroles de Jean Baptiste, notre vocation n’est pas d’amener les personnes à nous, mais de préparer le chemin qui les conduira à une relation directe et personnelle avec le Christ. Avec cet objectif, notre service et nos enseignements vont permettre aux autres de devenir des adultes dans la foi et même de nous dépasser
8.

Conclusion
Frère et soeur, l’amour est la denrée centrale et la plus précieuse du Royaume de Dieu, mais c’est aussi la plus difficile à faire descendre sur la terre.
Paul et Barnabas ont choisi de s’effacer pour rendre toute la gloire à Dieu, cette humilité leur a coûté cher, car la foule qui voulait en faire des dieux va finir par les lapider (Actes 14.19) !
Par cette attitude, ils ont toutefois permis à l’Évangile de rester centré sur celui qui porte la vraie vie.
« Dans vos rapports mutuels, revêtez-vous d’humilité ; car Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles. » (1 Pierre 5.5b)
La tentation de sacraliser des « stars », ou nos désirs d’obtenir la célébrité et la gloire se construisent sur nos faiblesses et notre soif de reconnaissances. Seul Dieu peut réellement répondre à ces besoins en nous donnant un sentiment de dignité dans l’unité et la vie du corps de Christ.
Avec cette source, cherchons à exercer notre vocation avec humilité, en sachant que nous sommes éphémères et que la seule chose qui restera, c’est l’amour que nous aurons donné.

Si nous nous considérons comme en droit d’avoir des privilèges, un siège différent, des habits spéciaux, un droit d’ingérence sur les autres… C’est que nous sommes contaminés par un redoutable virus.

L’humilité consiste à reconnaître nos forces et nos faiblesses, nos compétences et nos manques, nos dons et nos limites… et en toute chose la grâce de Dieu sans qui nous ne serions rien.

Le bon serviteur a conscience de sa fragilité et que l’oeuvre qu’il accomplit pour Dieu ne lui appartient pas, il est donc attentif aux personnes, en particulier les plus jeunes qui peuvent reprendre le flambeau et apporter des développements à l’oeuvre de Dieu.


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Questions à méditer ou à partager en groupes

-Êtes-vous tentés de « diviniser » des ministères en pensant que les bénédictions viennent d’eux ?

- Avez-vous des exemples de personnes qui utilisent leurs dons ou leur ministère pour s’enrichir et dominer les autres ?

- Avez-vous déjà senti ou cédé au sentiment de supériorité en exerçant un don, en enseignant ou en pratiquant un ministère ?

- À quoi faudrait-il veiller dans l’évangélisation et la conduite de la communauté pour ne pas créer une attente païenne centrée sur les hommes ?

- Comment puis-je ou pouvons-nous conduire les personnes à vivre une relation adulte et directe avec Christ ?

- Comment honorer les ministères d’une bonne manière, les encourager et soutenir leur vocation ?


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Quelques exemples bibliques en relation avec cet article
Plusieurs personnages de la Bible se sont appliqués à donner la gloire à Dieu en refusant des récompenses ou des honneurs, en voici trois exemples :

1. Joseph avec le pharaon égyptien
Joseph tiré brutalement de sa prison annonce que l’explication du songe ne vient pas
de ses compétences.
« Joseph répondit à Pharaon, en disant : Ce n’est pas moi ! C’est Dieu qui donnera une réponse favorable à Pharaon. » (Genèse 41.16)

2. Daniel et les empereurs babyloniens
Daniel est le seul à pouvoir donner les explications aux songes, il indique cependant clairement que cela ne vient pas de ses capacités et que c’est le destinataire qui est le centre. Cette attitude le conduit aussi à refuser des richesses.
« Si ce secret m’a été révélé, ce n’est point qu’il y ait en moi une sagesse supérieure à celle de tous les vivants ; mais c’est afin que l’explication soit donnée au roi, et que tu connaisses les pensées de ton coeur. » (Daniel 2.30)
« Daniel répondit en présence du roi : garde tes dons, et accorde à un autre tes présents ; je lirai néanmoins l’écriture au roi, et je lui en donnerai l’explication. » (Daniel 5.17)

3. Élisée avec le roi syrien
Le prophète impliqué dans la guérison du roi refuse de grandes richesses pour montrer que ce miracle vient de Dieu.
« Naaman retourna vers l’homme de Dieu, avec toute sa suite. Lorsqu’il fut arrivé, il se présenta devant lui, et dit : (…) accepte, je te prie, un présent de la part de ton serviteur. Élisée répondit : L’Éternel, dont je suis le serviteur, est vivant ! je n’accepterai pas. Naaman le pressa d’accepter, mais il refusa. » (2 Rois 5.15-16)
Notons que le serviteur d’Élisée, Guéhazi, va utiliser ce miracle pour s’enrichir. Sa cupidité fera retomber sur lui la maladie de Naaman.


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NOTES
1 : Entre autres : Jacob et ses fils (Genèse 37.33-34, 44.13), David (2 Samuel 1.11, 3.31, 13.31), Tamar (2 Samuel 13.19), Achab (1 Rois 21.27), Ezéchias (2 Rois 19.1), Josias (2 Chroniques 34.27), Esdras (Esdras 9.3), Mardochée (Esther 4.1), Job (Job 1.20).

2 : À cette époque, la plupart des croyances considéraient leurs dieux en associant des pouvoirs à des formes humaines. Ainsi, certains hommes, comme les empereurs romains, avaient un statut divin en étant connectés au système divin global. Le judaïsme et le christianisme s'opposent à cette vision en révélant que Dieu est au-dessus de la création. Toutefois la fusion du christianisme avec l'Empire romain, à partir de l'an 313, va entraîner les populations à consacrer leurs temples et leurs cultes aux idoles à Jésus. Cette absence de révélation et de conversions va pervertir l'évangile et les structures des églises. Notons que le paganisme est profondément inscrit au fond de l'homme, c'est pourquoi il peut contaminer notre manière de voir Dieu et les autres, même lorsque l'on est dans l'Église.

3 : Dans certaines assemblées la dévotion conduit des membres à se prosterner devant des serviteurs de Dieu et à nettoyer leurs chaussures !

4 : Dans la vision biblique de l’Église, Christ est le souverain  sacrificateur qui porte les hommes sur ses épaules et son  coeur. Toute l’Église exerce le sacerdoce, et les divers  dons et ministères (bénévoles ou rémunérés) forment  un ensemble appelé à fonctionner en collégialité (tout  en reconnaissant la vocation de conducteurs donnée aux  anciens, pasteurs, évangéliste, apôtres, etc.).

5 : Jean 13.14.

6 : Matthieu 26.48-49. Un pasteur africain me disait que dans  la plupart des églises, les soldats n’auraient eu aucune  difficulté à trouver les pasteurs revêtus de très beaux  habits au milieu de communautés très pauvres.

7 : Cette règle fondamentale est aussi la base de la paix, du développement social et de la démocratie.

8 : Le concept « d’enfants » spirituels peut contribuer à maintenir les autres dans l’infantilisme ou la dépendance. Ainsi, le fait d’apporter l’évangile à une personne est un privilège, mais il ne doit pas se manifester par une mainmise qui maintient les autres dans une position inférieure. Les titres « père » ou « enfant » ne devraient pas s’utiliser entre adulte ou alors uniquement comme des signes affectifs. Par exemple, le prédicateur qui amena Billy Graham à Christ (Mordecai Ham) a été un instrument permettant le développement d’un ministère d’évangélisation mondial.


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