Le Lien

N° 256 Janvier 2011

Fragilités et faiblesses Nuisibles ou utiles ?

Par Christian Reichel

Un homme fragilisé
Nous nous trouvons à Renens, banlieue populaire à l’ouest de Lausanne (ville suisse). Il est 17 heures. Un homme d’environ 40 ans, à l’air angoissé, se déplace en trottinette sur le quai de gare, bondé de monde et demande à tout le monde :

« Pouvez-vous me dire où se trouve l’Avenue de la Gare ? »

C’est un de ces hommes agités que l’on préfère généralement éviter… Mais comme mon bureau se trouve précisément à l’Avenue de la Gare, je me décide à lui en expliquer le chemin. L’homme réagit :

« Non, dit-il avec force, pas l’Avenue de la Gare à Renens, mais celle de Lausanne ».
« Et bien, il faut prendre le train pour Lausanne », lui dis-je…

« Je sais bien, me crie-t-il avec force. Je suis descendu une gare trop tôt. Et J’ai un rendez-vous important, je vais le louper ! »

Son train arrive dans 6 minutes et le mien part dans l’autre direction dans 5 minutes. C’est bien assez pour lui proposer autre chose… Je lui dis que je ne peux rien faire pour lui mais que Dieu peut l’aider. Voudrait-il prier ? Mais lui n’a pas envie et dit qu’il n’y croit pas. Cependant quand je lui demande si je peux prier moimême pour lui, il accepte. Je ferme les yeux. Et là, au milieu d’une foule de personnes qui attendent leur train, je demande à haute voix :

« Seigneur, tu vois que ce monsieur est très inquiet par rapport à son rendez-vous. Je te demande de lui donner ta paix, qu’il puisse trouver facilement l’Avenue de la Gare à Lausanne et avoir son rendez-vous… Amen ».

Quand j’ouvre les yeux, je vois le visage de cet homme tout apaisé. Il me remercie et va s’asseoir. Quelques minutes plus tard, depuis le wagon dans lequel je suis monté, je l’aperçois qui grimpe dans son train. Il a reçu la paix de Dieu et j’ai l’intime conviction qu’il a pu arriver à temps à son rendez-vous !

1. La fragilité comme expression de la faiblesse humaine
Bien sûr, cette histoire m’a fait réfléchir. Un homme terriblement inquiet comme celui-ci laisse transparaître une grande fragilité. On renforce parfois le terme de fragilité en y ajoutant l’idée « comme du verre » : on dira alors que quelqu’un est fragile comme du verre, ou même fragile comme du cristal. Personne n’aime être fragile. Personne n’aime non plus voir un ami ou un proche vivre un moment de fragilité. En fait toute forme de fragilité nous dérange profondément. Sans être un ou une passionné/e de football, la fragilité de notre équipe nationale peut nous agacer ou nous donner l’envie de ne pas nous y intéresser…

Avouons-le, nous-mêmes, passons parfois par des moments de fragilité. La maladie peut nous surprendre, mais parfois plus simplement des moments de grande fatigue au cours d’une vie « normale ». Nous entreprenons une activité et soudain nous nous retrouvons sans motivation et sans force : c’est désagréable. Nous aurons tendance à nous justifier en expliquant : « je passe par un coup de fatigue, un coup de blues ». Evidemment c’est normal, c’est humain. Mais personne ne recherche cet état d’esprit. Il y a également ces passages à vide que nous expérimentons dans le domaine professionnel, soit comme employé devant le patron qui nous reprend parce que notre rendement n’est pas formidable… soit comme patron ou comme indépendant parce que les choses ne vont pas comme nous le voulons. Ça vous rappelle quelque chose ?

2. Avouer sa fragilité ?
Oh non, ce n’est pas bien vu dans la société… Au contraire tout nous pousse à être performant, à réussir. Il faut être résistant, beau, accumuler les points positifs et la réussite. Alors toute contre-performance est mal vue, tout échec est déconsidéré. Etre pris en défaut ou manifester de l’insuffisance au travail, dans la famille ou face à notre entourage n’est pas bien vu. Malheur à ce qui pourrait être signe de faiblesse. Nos objectifs ? Masquer nos fragilités, Eliminer nos faiblesses. Mieux vaut avoir une jambe cassée qu’une dépression. Avec une fracture, on a au moins une occasion justifiée de s’arrêter. Mais dire que l’on traverse une mauvaise passe n’est pas bienvenu.

3. Les disciples de Jésus se montrent fragiles
A plusieurs reprises, nous lisons dans les Evangiles certaines situations où les disciples sont mal pris, et doivent avouer leur impuissance. La scène bien connue de la tempête sur la mer (Luc 8, 22-25) nous les décrit effrayés et envisageant un naufrage. Pourtant plusieurs d’entre eux sont des marins pêcheurs, ils connaissent la mer. Par ailleurs ils ont eu l’occasion de voir Jésus à l’oeuvre : leur maître a accompli des miracles, opéré des guérisons et a défié les lois de la nature (voir par exemple le changement de l’eau en vin) Que se passe-t-il alors dans le coeur de ces hommes ? Imaginons tout simplement qu’ils paniquent. Ils craquent. La peur surpasse leur capacité rationnelle à analyser la situation et la dépasser par le souvenir de leur expérience professionnelle ou de la puissance de Jésus. Mais alors se pose cette question : est-ce à dire que Jésus les a emmenés sur le bateau pour tester leur résistance ? Est-ce une sorte de coup monté, pour leur démontrer son autorité sur les éléments ? Rien n’indique cependant que Jésus aurait fait exprès de s’endormir pour laisser ses disciples se débrouiller avec la mer agitée. Disons plus simplement que Jésus était réellement fatigué et que les disciples ont réellement touché à leurs limites. Ceux qui ont accepté de suivre Christ ont expérimentés l’impuissance et la faiblesse. Jésus le leur fait remarquer : « où est votre foi ? » demande-t-il. Est-il en colère ? Ou souligne-t-il justement le fait qu’ils ont démontré leur fragilité ?

4. La fragilité, une composante humaine inéluctable
Soulignons à quel point la fragilité est humaine. On peut s’estimer fort et résistant. Mais comment réagirions-nous si nous nous trouvions par exemple dans un avion en perdition, loin d’un lieu d’atterrissage possible ? Ou pris dans un tremblement de terre, au moment où les maisons commencent à vaciller ? Nous savons bien que les scènes de panique existent sur notre bonne vieille terre et nous rappellent que nous sommes peu de choses. La plupart de nous n’avons peut-être pas eu à surmonter de telles épreuves, mais tous les hommes traversent des moments difficiles de souffrance, de privation ou de perte.

Et puis, pensons simplement à notre besoin de dormir. N’est-ce pas une fragilité ? Evoquons encore la faim, la soif, le besoin d’être aimé… Seul sur terre ? Nous savons bien que nous avons besoin des autres. Tout homme est dépendant des autres pour ses besoins fondamentaux. Ici fragilité rime avec dépendance mais aussi solidarité humaine.

5. Christ le puissant a accepté la fragilité
Si nous examinons le parcours de la vie terrestre de Jésus, nous voyons bien que même s’il est fils de Dieu, il a faim, il ressent de la fatigue, il pleure, il se sent isolé. Sur la croix, il s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu 4 abandonné ? » Dans le Jardin de Gethsémané, il agonise, des grumeaux de sang coulent de son front. Ses disciples ne parviennent pas à l’entourer jusqu’au bout. La pression spirituelle est trop forte. Ils sombrent dans le sommeil, tout comme ils ont craqué lors de la tempête. Et là de nouveau Jésus les interroge : « Pourquoi dormez-vous ? Levez-vous et priez, afin que vous ne tombiez pas en tentation » (Luc 22.46).

Dans un texte de l’Evangile de Jean (Jean 18.1-9), on voit que Jésus, au moment de son arrestation, manifeste sa puissance encore une dernière fois avant sa condamnation et son exécution. Alors que les soldats veulent s’emparer de lui, Jésus leur pose cette simple question : « Qui cherchez-vous ? » Ceuxci répondent : « Jésus de Nazareth… » Et quand il leur répond « Oui c’est moi Jésus », les soldats tombent par terre ! N’est-ce pas une extraordinaire démonstration de sa puissance ? N’aurait-il pas pu balayer d’un simple revers de mains tous ces hommes armés qui venaient le capturer ? Mais au contraire, il se laisse arrêter. Il accepte d’aller jusqu’au bout de ce chemin de souffrance, d’humilité et même de fragilité. Il accepte de se laisser frapper, dépouiller, injurier et finalement crucifier…

6. Une fragilité positive
A l’image de ce que vit Jésus-Christ, y aurait-il une fragilité positive ? Oui si être fragile, c’est accepter l’humilité, se reconnaître humble. Dans ce sens, la fragilité est synonyme de sensibilité, de capacité à comprendre et rejoindre l’autre. « Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus Christ, lequel, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu… » (Philippiens 2.5-6). Le Christ n’a pas revendiqué, ne s’est pas battu pour ses droits.

Il est l’exemple à suivre pour chacun de nous. La fragilité implique donc une sorte de vulnérabilité, c’est-à-dire d’accepter de toucher à nos limites, et de ne pas nous sentir invincible. Cet aspect permet une humanité plus grande.

Quand une personne ne reconnaît pas sa fragilité et ne laisse paraître que son côté fort et résistant, alors elle risquera de passer à côté des besoins de son prochain, estimant que chacun doit faire tout son possible pour se tenir debout et se sortir soi-même des situations difficiles. Avez-vous déjà rencontré de semblables personnes ? Des rocs, des forteresses, oui, mais peu sensibles aux gens qui, arrêtés au bord de la route, n’ont tout simplement pas les ressources pour se relever seuls et se remettre en marche. Etes-vous peut-être de ceux-là ? Dans ce cas, que pensez-vous du Christ souffrant et fragile, acceptant de mourir pour le salut des hommes ?

La fragilité positive est donc un chemin de sensibilité dans l’obéissance. Sachons nous inspirer de la fragilité de notre Seigneur qui l’a acceptée comme un chemin d’obéissance et qui nous a montré que Dieu peut nous relever de tels moments.

7. Une fragilité négative
Mais si la fragilité signifie la susceptibilité, la non-résistance, l’incapacité d’accepter des coups durs supplémentaires, alors cette fragilité-là est plus que négative. Dans ce sens beaucoup de gens sont fragiles aujourd’hui. Ils n’ont plus de résistance, plus de réserves, ils se trouvent en panne d’amortisseurs. Le moindre choc est perçu comme une atteinte à leur intégrité. Et cela les met à la merci d’un coup dur. Ils risquent alors de s’effondrer.

Et qui va s’en occuper ?

A l’image de l’homme angoissé décrit en début de cet article, beaucoup de personnes, de couples et de famille se situent dans des zones limites, où ils ne supportent pas grand-chose. Cette fragilité- là est malheureusement très répandue à notre époque. Autrefois les gens vivaient davantage avec l’idée des limites humaines, de la brièveté de la vie, de la mortalité. Cela ne signifiait pas que la vie était moins dure, mais les hommes et les femmes étaient plus résistants. Tandis qu’aujourd’hui, dans un monde nettement plus aseptisé, qui a perdu ses repères et où la famille n’offre plus le cadre sécurisant dont l’homme a besoin, nos contemporains (et nous-mêmes) sommes enclins à cette fragilité « comme du cristal » évoquée plus haut.

Conclusion
Alors comment éviter cette fragilité négative sans tomber dans une suffisance coupable ? Et comment favoriser la fragilité positive, à l’image de celle du Christ qui a su dépendre jusqu’au bout de son Père céleste ?

Et bien, c’est par l’équilibrage de nos ressources personnelles, autrement dit la correspondance entre ce que nous recevons et ce que nous donnons. Un peu comme ces anciennes balances, que l’on trouvait sur les marchés de fruits et légumes, où les deux petits becs métalliques des plateaux devaient correspondre. Ce que nous recevons ? Tous les éléments qui font et refont nos forces : notre Dieu, le couple, la famille, notre travail, nos amis, nos loisirs, nos valeurs intérieures personnelles… Ce que nous donnons ? Tout ce que nous devons accomplir qui nécessite une dépense énergétique, physique ou morale. Notre travail, nos engagements, notre famille, nos proches, et notre activité ludique favorite. Notre balance est-elle déficitaire ? Alors c’est que la dépense est trop grande. La fragilité négative pointe, il faut urgemment rééquilibrer. Notre balance est-elle satisfaisante ? Alors nous pouvons être reconnaissants et exprimer notre sentiment de dépendance vis-à-vis de notre Seigneur. Nous sommes dans la shalom de Dieu, le bon équilibre. Puisse-til nous donner ce précieux équilibre.


Stacks Image 336
2017 © Shekina, Tous droits réservés