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N° 255 Octobre 2011

Pourquoi lui faites-vous de la peine ?

Par Véronique Rochat

Comment était-elle entrée, nulle ne le sait ; elle avait sans doute rasé les mur, la tête basse, on l’avait sûrement prise pour une servante avec son vase. Il faut dire qu’il y a du monde ce soir chez Simon le lépreux, ou plutôt l’ex-lépreux, car il a été guéri miraculeusement, par celui qu’il reçoit à dîner justement.

C’est pour lui aussi qu’elle est venue : cela fait quelque temps qu’elle le suit, mais de loin, elle l’a entendu si souvent, ses paroles à chaque fois ont touché son coeur si profondément qu’elle en reste toute bouleversée. Comme toutes les filles, elle ne va pas à la Synagogue, c’est un lieu d’hommes, on ne lui a pas appris les prières et ce qu’elle connaît du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, c’est ce que son père récitait à la Pâque ou lorsqu’il conversait avec ses amis. Alors, ce Yeshuah qui traverse le pays et s’adresse aux femmes et aux enfants, c’est surprenant ; de plus ce qu’il dit c’est savoureux, c’est réconfortant, ça remet debout. Rien à voir avec les discours secs et ennuyeux de son père !

Cela fait plusieurs fois qu’elle a voulu s’approcher de lui, mais à chaque fois la peur, la honte, son sentiment d’infériorité lié à son statut de femme l’ont retenue. Mais aujourd’hui, il lui semble qu’elle doit y aller, comme s’il y avait urgence.
Elle s’avance vers lui, il lui tourne le dos : c’est étrange, parce que même de dos, elle sent que quelque chose émane de lui. Elle n’a plus peur, peut-être parce qu’il ne la voit pas…

Lorsqu’elle est tout près de lui (personne ne semble faire attention à elle), elle se baisse ­ on dirait qu’elle se prosterne ­, brise l’embout du vase, se redresse et répand le contenu sur la tête de Jésus. Ce parfum lui a coûté une fortune, mais de le répandre ainsi sur sa tête lui procure une joie merveilleuse, elle sourit en elle-même et des larmes, de joie ou de tristesse, elle ne sait plus, se répandent sur ses joues. Le parfum se répand dans la pièce : une odeur suave de cannelle, de rose musquée et de mandarine, que seul un parfum de grand prix peut exhaler. Personne ne s’y trompe et l’on s’aperçoit tout à coup de sa présence, les commentaires vont bon train. « C’est du gaspillage, on aurait pu le vendre et donner l’argent ainsi récolté aux pauvres ! » Ceux-là, ils la font bien sourire, ils n’ont que ces mots à la bouche, argent et pauvres. Du premier ils se remplissent les poches, ils en donnent bien un peu, mais à voir leur train de vie, ce n’est pas la plus grande partie ! Quant aux pauvres… n’est-elle pas elle aussi pauvre parmi les pauvres ? Femme, pauvre d’esprit et pauvre de coeur ? Mais, dans le brouhaha, un doute la saisit : et si lui, si lui pensait aussi ainsi ? Alors du fond de son coeur jaillit une prière. Il y a pourtant longtemps qu’elle ne dit plus ses prières et celle qui monte à ses lèvres, elle ne l’a pas apprise, elle se souvient juste que son père la récitait parfois :

« Mais toi, Seigneur, tu es un Dieu compatissant et qui fait grâce, lent à la colère, riche en bienveillance et en fidélité ; Tourne vers moi les regards et fais-moi grâce, Donne ta force à ta servante et sauve la fille de ton serviteur ! Opère un signe en ma faveur ! Que ceux qui me haïssent le voient et soient honteux ! Car c’est toi, Éternel, qui me secourt et me console. » (Psaume 86.15-17)

Elle est là, derrière lui, tête baissée. Elle a été si souvent blessée, humiliée. Elle attend. Elle attend avec cet espoir fou qu’il est différent, qu’il ne peut pas agir comme les autres. Son coeur bat la chamade, car il vient de prendre la parole. « Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme ? » Elle respire, c’est comme un baume sur son coeur, il prend sa défense ! Elle ne comprend pas tout, il parle d’embaumement et de sépulture, mais elle, elle est venue là juste pour lui dire merci ! Elle saisit pourtant qu’il a compris son geste, qu’il l’a vue et qu’il la respecte. Elle l’entend encore dire :
« Partout où la bonne nouvelle sera prêchée dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu’elle a fait. »
Et moi qui vous raconte cette histoire, je souris : nous sommes au 21e siècle et conformément à la parole de Jésus, on lit et l’on raconte encore l’histoire de cette femme. Une femme dont on ne sait rien (en tout cas dans ce texte de Marc) et dont on pourrait se dire que le geste n’a pas une si grande valeur. Mais l’histoire de cette femme se trouve placée entre la décision des sacrificateurs de mettre Jésus à mort (v.1-2) et la décision de Judas de trahir Jésus (v 10-11). Ainsi de même qu’on se souviendra de ceux qui mèneront Jésus à la mort, on se souviendra de celle qui, par son geste un peu fou, annonce déjà la résurrection.

Enfin, j’aime à penser qu’en ces temps où les hommes faisaient la loi et où les femmes comptaient pour peu, Jésus nous a fait un clin d’oeil et encourage encore aujourd’hui toutes les femmes qui ont besoin d’entendre : « Pourquoi lui faites-vous de la peine ? Elle a fait ce qu’elle a pu. Et je l’aime. »


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