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N° 228 Janvier 2004

Dieu nous "rêve" libre

Par Pierre-Yves Zwahlen

Nous avons parfois le sentiment de n’être qu’un numéro dans cet immense troupeau qu’est l’Eglise. S’il peut être vrai qu’aux yeux des hommes parfois nous ne comptons guère, nous devons avoir l’absolue certitude que nous existons aux yeux de Dieu. " Les brebis lui appartiennent, il les appelle, chacune par son nom… " Cette connaissance personnelle que Dieu a de nous doit être un puissant sujet de réconfort et de stimulation car, s’il nous connaît aussi bien, il peut nous donner ce qui est nécessaire à notre bien-être. C’est un salut personnel que Jésus nous a acquis à la croix, c’est à une sanctification personnelle qu’il nous appelle
 
Tous des moutons...
Dans ce texte de la parabole du Bon Berger, Jésus nous compare à des moutons. Il y a là un paradoxe étonnant qui ne peut manquer d’éveiller notre attention. D’un côté, Jésus s’adresse à nous en tant qu’individus qui ne peuvent vivre leur salut que dans une relation personnelle avec lui et, d’autre part, il nous compare à des moutons, animaux profondément grégaires qui ne vivent et ne se déplacent qu’en groupes !

Cette vision paradoxale du mouton individu unique et original, et être grégaire fondu dans une masse anonyme doit nous aider à mieux trouver notre place et notre équilibre dans la vie de l’Eglise. Ce doit être aussi un rappel que le lien qui unit les membres du grand " troupeau du Christ ", ce n’est pas une appartenance à la même communauté, ni les mêmes habitudes liturgiques, ni l’adhésion à une même théologie ; ce qui unit l’Eglise, c’est l’amour, l’amour que Dieu nous porte, l’amour que nous lui offrons et qui nous rend capables de nous aimer les uns les autres, au-delà de nos divergences et de nos particularités.

Les brebis connaissent sa voix!
II y a, dans ce récit, un présupposé fondamental qui nous replace devant les exigences de notre responsabilité : les brebis connaissent sa voix "
Il marche devant elles ; et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix ". (Jean 10 : 4-5)

Il ne suffit pas seulement d’être un mouton et de faire partie du troupeau, il ne suffit pas non plus d’être aimé du berger et connu de lui par notre nom, il nous faut encore connaître sa voix. Et cela, c’est notre travail, c’est notre devoir, c’est notre responsabilité. Cet apprentissage, nul ne peut le faire à notre place. C’est dans les rendez-vous que nous prenons avec Dieu que nous acquérons, peu à peu, la sensibilité spirituelle qui nous permettra de discerner la voix divine au milieu de l’incroyable cacophonie qui nous agresse journellement. Mais, pour acquérir une oreille aiguisée, il faut des heures d’entraînement et de longs face à face avec Dieu. Comment y arriverons-nous si nous n’avons jamais de temps pour lui ? Ce n’est pas dans une prière routinière expédiée en vitesse ou dans la lecture d’un feuillet de calendrier " avalé " à la hâte avec le café du matin que nous trouverons l’exercice nécessaire à nous forger une bonne oreille spirituelle !

C’est peut-être pour cela que tant de chrétiens ne sortent jamais de la bergerie. Ils font partie du troupeau, ils jouissent de ce privilège, mais quand la voix du berger appelle leur nom, ils ne la reconnaissent pas et alors, ils ne sortent pas ! Mais le Seigneur ne veut pas que nous restions toute notre vie enfermés dans la bergerie, il nous destine aux grands espaces, à la liberté, et, pour les découvrir, il faut un peu d’audace !

Que représente la bergerie dans nos existences ? Comme bien des symboles, elle comporte de multiples facettes et nous allons nous attacher à en décrire les principales.

La bergerie et la religion
Avant même que le Seigneur ait scellé son alliance avec le peuple d’Israël, alors qu’il parlait avec Moïse sur le Sinaï, nous voyons les tribus dresser un veau d’or. Cette tentation, ce besoin urgent de " matérialiser " Dieu est commun à tous les hommes et nous retrouvons cette tentation tout au long de l’histoire d’Israël, comme dans la vie de l’Eglise. Il nous suffit de réfléchir quelques instants à notre propre cheminement pour retrouver les traces nombreuses des tentations que nous avons traversées et qui, souvent, nous poussaient à consolider notre foi par des actes religieux, des rites plus ou moins contraignants. Rappelons-nous la remarque de la Samaritaine à Jésus : " Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous affirmez qu’à Jérusalem se trouve le lieu où il faut adorer… "1 Où faut-il adorer ? Quelles expériences devons-nous vivre ?

Autant de bergeries, autant de béquilles à notre foi hésitante, autant de manières de nous rassurer et de nous dire que nous sommes sur le bon chemin. Mais est-ce parce que nous avons accompli tel ou tel rite, vécu telle expérience que nous sommes sur la bonne voie ? Ne devrions-nous pas plutôt baser notre foi sur la proximité rassurante de Jésus ? Si le Seigneur est à mes côtés, lui qui est le bon berger, alors, sans nul doute, je suis sur le chemin qui mène au Père !

Prenons garde aux béquilles branlantes, aux fausses sécurités, à tout ce qui limite la liberté que Christ nous a acquise à la croix.
" C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. Tenez donc ferme et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l’esclavage. "(2)

La bergerie de l'ignorance
II est parfois dangereux d’apprendre ! Ce que nous ne connaissons pas ne nous dérange pas et il est plus facile d’appréhender un monde étroit et exigu qu’un univers en constant développement. C’est vrai que l’étude peut nous donner des vertiges. A vouloir trop savoir, ne risquons-nous pas de ne plus rien savoir ? Le doute ne va-t-il pas remplacer la foi ?

Combien de chrétiens ont paniqué un jour ou l’autre sur leur chemin d’étude de la Parole alors que les rivages paisibles des calmes certitudes avaient fait place aux hypothèses sans nombre, aux pistes de réflexions multiples, ouvrant sur des horizons sans point de repère. S’il faut du courage et de l’audace pour étudier, pour remettre en question ce que l’on a toujours cru savoir, il faut aussi un bon guide ! Si Jésus est notre berger dans cette aventure, nous en sortirons enrichis.

La peur que nous affrontons est la preuve que nous acceptons de lâcher ce que nous tenons, pour nous saisir d’une certitude nouvelle. Un tel pas de foi engendre la peur, c’est normal, car le risque est réel, mais comment progresser autrement ? Nous sommes un peu dans la position de l’alpiniste qui, à chaque nouvelle prise, doit abandonner l’ancienne, risquant ainsi de rompre le fragile équilibre qu’il possédait.

Le propre du croyant est d’être un voyageur qui marche à la suite de Jésus. II n’y a aucune bénédiction dans l’arrêt. Le troupeau qui demeure trop longtemps au même endroit épuise sa pâture. II ne suffit pas de sortir de la bergerie, il faut encore marcher en comptant, non pas sur nos forces ou sur nos capacités, mais sur l’amour et la tendresse prévenante de Jésus notre berger.
" Le voleur ne vient que pour dérober, égorger et détruire ; moi, je suis venu afin que les brebis aient la vie, et qu’elles l’aient en abondance " (Jean 10 : 10).

La bergerie de nos défauts
La notion positive que nous accordons à la bergerie nous en donne une image paisible et rassurante alors que dans nos existences elle peut revêtir des formes bien moins séduisantes et, dans bien des cas, la parole de Jésus : " Je les ferai sortir " sonne davantage comme un appel à la libération que comme une invite à la promenade ! Une des " bergeries " les plus subtiles que nous ayons à affronter est celle de nos propres faiblesses. Souvent nos défauts sont la dernière excuse que nous brandissons comme bonne raison pour ne pas nous engager, pour ne pas accomplir le pas de foi que le Seigneur attend de nous. " Je ne peux pas Seigneur, je suis timide, je suis malade, je ne sais pas parler, je ne suis pas musicien, j’ai un sale caractère, je n’ai pas le don du contact… "

Mes défauts, mes faiblesses, mes manques de toutes sortes ne devraient jamais constituer un obstacle à l’avancement du Royaume de Dieu. Dans l’histoire de son peuple, nous constatons que le Seigneur n’a jamais utilisé des êtres parfaits. Moïse ne savait pas parler, David avait ses lâchetés, les disciples étaient peu instruits, souvent lents à comprendre, colériques inconstants, inutilement héroïques, trop enclins à la peur ; et, pourtant, ce sont eux que Dieu a choisis pour proclamer le message de l’Evangile. S’il existe un point commun à tous ces serviteurs, c’est bien leurs défauts qu’ils ont remis à leur Maître en s’engageant à le suivre et à lui obéir en ne comptant pas sur eux, mais sur lui ! Cette prise de position spirituelle est souvent un véritable acte de délivrance et de renaissance.

A la base de tout acte de délivrance il y a, de notre part, un pas de foi nécessaire. A l’intérieur de la " bergerie ", nous sommes dans l’univers bien connu de ce que nous pouvons faire et de ce que nous savons ne jamais pouvoir réaliser. A l’extérieur, tout est différent. Ce n’est plus ce que je fais qui est déterminant, mais ce que Dieu est ! Car la force qui m’anime n’est plus ma force, mais la puissance du Saint-Esprit. En sortant de la bergerie, j’accepte de ne plus faire ce que je sais faire, mais d’accomplir ce que Dieu peut faire.

 
La bergerie de nos chapelles
Nous pourrions poursuivre encore très longtemps cette énumération de nos " bergeries ". Permettez-moi d’en mentionner encore une dont l’importance est déterminante pour la vie de l’Eglise et a agi, durant toute l’histoire de la chrétienté, comme une force sclérosante. Je veux parler de la " bergerie de nos chapelles ".

Je sais, " il " ne sait pas ! J’ai trouvé la voie, " il " tâtonne dans l’erreur ! Chez nous c’est riche, " chez eux ", c’est pauvre ! Ce genre de déclarations ou de réflexions fait malheureusement partie d’un certain " discours ecclésiastique ". Là où il devrait y avoir unité, il y a trop souvent affrontement. Que de suspicions, que de peurs de l’autre alors qu’il devrait y avoir entre nous cette unité de l’Esprit qui sanctifie nos différences, les transformant en une sainte complémentarité, image de la glorieuse pluralité du Père.

Ne laissons pas ce qui nous divise détruire ce qui nous unit ! II est temps de sortir de la chapelle de nos orthodoxies, de nos petites révélations personnelles, pour rejoindre le troupeau dont Christ est le berger. Ne perdons jamais cette réalité de vue : Jésus est le berger. Lui seul a le pouvoir de nous conduire dans les bons pâturages. Lui seul doit être notre guide.

A l’extérieur de nos chapelles nous trouverons un monde qui cherche désespérément, et souvent sans le savoir, le message libérateur de l’Evangile. A l’extérieur de nos chapelles, nous trouverons de nouvelles raisons de vivre dans l’unité, l’union au Christ le bon berger.

Le message est lancé, peut être l’avez-vous reçu ! Si c’est le cas, il ne prendra vraiment son sens qu’à deux conditions : que vous le mettiez en pratique dans votre vie, laissant le Seigneur devenir réellement et concrètement votre berger et le garant de votre sécurité et de votre liberté ; et, secondement, que vous proclamiez ce message autour de vous, dans votre cercle d’amis et de fraternité. N’oublions pas que notre rôle ne consiste pas seulement à recevoir les bénédictions du Père, mais encore à les répandre autour de nous.


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NOTES:

(1) Jean 4 : 20
(2) Galates 5 : 1.


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