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N° 287 Octobre 2018

Le plus grand…

Par Jacques-Daniel Rochat

« Il s’éleva aussi parmi les apôtres une contestation : lequel d’entre eux devait être estimé le plus grand? Jésus leur dit : Les rois des nations les maîtrisent, et ceux qui les dominent sont appelés bienfaiteurs. Qu’il n’en soit pas de même pour vous. Mais que le plus grand parmi vous soit comme le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert. Car quel est le plus grand, celui qui est à table, ou celui qui sert? N’est-ce pas celui qui est à table? Et moi, cependant, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » Luc 22.24-27

Dans son évangile, Luc nous parle de l’étonnante dispute que les disciples ont eue après le dernier repas de la Pâque. À cette occasion, Jésus venait de leur témoigner de son amour en les servant et en donnant symboliquement sa vie avec le pain et le vin. Pourtant, et malgré l’intensité de ce moment, les disciples commencent à se contredire et le ton monte…

Ce contraste entre la beauté de ce que Jésus apporte et la sombre réalité de l’humanité ne se limite évidemment pas aux onze disciples. Aujourd’hui encore, dans l’église il y a de nombreuses contestations et si celles-ci concernent parfois des enjeux importants, il faut bien avouer que la plupart des querelles et des divisions sont causées par notre incapacité à vivre réellement l’Évangile.

Ce risque de détruire l’œuvre de Christ par l’adversité entre des personnes s’exprime dans toutes les églises et même au sein des plus petits groupes de prières. Toutes ces divisions ne cessent de causer des drames en permettant au mal de détruire les relations et le témoignage de l’Église.

Qui est le plus grand ?

Cette question, qui a troublé l’entente des disciples est très virulente. Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer les passions que déchaînent les compétitions sportives. Que l’équipe d’un pays dépasse celle des autres nations, et un peuple même tranquille basculera dans la plus folle des hystéries.

Les compétitions sportives sont des moyens diversifiés de se mesurer aux autres et donc de pouvoir définir sa grandeur. L’émotion produite par le fait de décrocher la première place est très plaisante et conduit de nombreux athlètes à s’imposer de grandes souffrances.

Le fait de comparer sa force physique ou son habileté n’est évidemment que l’une des facettes de cette quête. Ainsi, la plupart des hommes et des femmes ne cessent de chercher les moyens de revendiquer une supériorité sur les autres. Dans la société, cela s’exprime notamment par des comparaisons au niveau des connaissances, de la beauté, des richesses, du pouvoir ou de la notoriété. Dans le monde professionnel, ce combat se jouera sur les performances, et notamment le prestige des titres : directeur, chef, docteur, maître…

Cette course n’épargne pas les ministères qui se battent souvent pour obtenir un titre de prophète, de pasteur, de docteur, d’apôtre, voire de « super » apôtre… certains ne vont-ils pas jusqu’à tapisser les murs de leur bureau avec leurs diplômes pour en imposer à leurs visiteurs ?

Les compétences, l’efficacité, la détermination et les capacités à organiser et à diriger sont de très bonnes choses. Ainsi, la recherche de l’excellence est un but honorable pour la famille, le travail, la société et l’église. Un médecin, par exemple, doit viser le sommet de son art pour combattre efficacement la souffrance et la maladie.

Malheureusement, très souvent l’objectif ne consiste pas à servir avec compétences les autres, mais à utiliser ses titres et ses positions sociales ou professionnelles pour dominer. Cette attitude n’est pas nouvelle et déjà mille ans avant notre ère, le très sage roi Salomon faisait ce triste constat :

« J’ai vu que tout travail et toute habileté dans le travail n’est que jalousie de l’homme à l’égard de son prochain. C’est encore là une vanité et la poursuite du vent. » Ecclésiaste 4:4

Une force obscure

Comme Jésus le rappelle à ses disciples, le monde tourne autour de la recherche de la puissance, de la gloire et de la domination. Ce désir d’écraser et de dominer les autres s’exprime par un profond mépris des femmes, par des racismes, des guerres, des arrogances nationalistes, intellectuelles et religieuses… Toutes ces violences servent les ambitions de celui qui est venu pour « égorger et détruire »1.

Ainsi, ne nous y trompons pas, l’orgueil n’est pas seulement une effroyable machine à broyer la dignité des autres, il est aussi un moyen redoutable de permettre à Satan de nous dominer. Cette invitation diabolique à devenir le plus grand s’exprime dès le commencement, lorsque le « serpent » invite l’homme à disputer la première place à son Créateur ?

« Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal. » Genèse 3.5

N’est-ce pas encore en activant cette jalousie envers la position d’un autre, que le « serpent » meurtrier invite Caïn à assassiner son frère qui le dépasse ?

La quête de la puissance, n’a-t-elle pas conduit des tyrans à massacrer des millions de personnes ? N’est-ce pas en raison de ce sentiment de supériorité que l’on a assassiné six millions de juifs ou que des centaines de millions de femmes sont méprisées (même dans l’Église) ? Dans l’obscurité de tous ces crimes, qui tire les ficelles ?

Oui, et nous devons l’avouer, le désir d’être le premier et de se distinguer pour écraser les autres est certainement l’une des plus difficiles et fréquentes tentations que nous devons affronter. C’est un dur combat intérieur à mener, notamment quand on se trouve dans un milieu où il manque l’amour et qui est contaminé par un esprit de compétition.

Le combat de l’humilité

« Qu’il n’en soit pas de même pour vous. »
Avec ces paroles, Jésus nous invite à être différents. Oui, l’orgueil et la domination s’expriment partout dans le monde. Mais l’église n’est pas sous la conduite d’un tyran.

En effet, Dieu le Créateur, infini et puissant, ne se définit pas par sa grandeur, mais par son Amour.

Quel renversement ! Si Dieu aime l’humilité, c’est parce qu’il est humble. Quand il vient, ce n’est pas pour afficher ses titres ou obtenir la dévotion et la servilité des hommes. Non, il vient pour servir et se donner.

Ce caractère qui s’exprime dans le Christ ne se limite pas à l’Évangile, c’est la nature du Royaume de Dieu. C’est pourquoi seuls les humbles, capables d’être aimés et d’aimer, pourront y entrer.

Est-ce que nous réalisons ces choses ? Avouons-le, comme pour les disciples, il nous est bien difficile de mener le combat de l’humilité. Notre promptitude à céder à la comparaison et à la jalousie ne détruit pas seulement notre unité, elle est aussi une grande limite dans le rayonnement de nos ministères. En effet, avec cette recherche de la première place, Dieu ne peut distribuer ses dons ou ses bénédictions sans produire des dérives2 et d’âpres déchirements. Avant d’en vouloir davantage, il nous faut donc combler ce besoin viscéral d’être le plus grand et d’obtenir la reconnaissance des autres.

« Il accorde, au contraire, une grâce plus excellente, c’est pourquoi l’Écriture dit : Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles. » Jacques 4:6

Ce chemin vers l’humilité est l’une des belles facettes de la prière. En effet, et comme le montrent notamment les psaumes de David, l’orgueil ne saurait se guérir sans une relation vivifiante et intime avec Dieu.

En nous approchant de la grandeur de son amour, nous sommes semblables à ceux, qui dans l’Apocalypse, jettent leurs couronnes devant un trône sur lequel se trouve un… Agneau ! Devant ce roi humble, adieu titres, notoriété et supériorité. Nous nous inclinons devant toi Seigneur.

« Je regardai et j’entendis la voix de beaucoup d’anges autour du trône, des êtres vivants et des vieillards, et leur nombre était des myriades de myriades et des milliers de milliers. Ils disaient d’une voix forte : L’Agneau qui a été immolé est digne de recevoir la puissance, la richesse, la sagesse, la force, l’honneur, la gloire, et la louange.» Apocalypse 5.11-12
Sans cette approche vers le Dieu humble, nous ne pourrons comprendre que toutes les bonnes choses que nous avons sont des grâces imméritées.

«Car qui est-ce qui te distingue? Qu’as-tu que tu n’aies reçu? Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifies-tu, comme si tu ne l’avais pas reçu?» 1 Corinthiens 4.7

C’est Dieu qui est la vraie source et le seul à même de nous accorder une vie nouvelle lorsque nos forces et nos capacités auront fondu. Cela concerne aussi nos connaissances (que nous mettons volontiers en avant), car dans le royaume de Dieu, l’ignorant que nous sommes tentés de mépriser aura une connaissance infinie.

Chers amis, n’oublions pas que la vie est courte et toute sa gloire passagère. Soyons donc des hommes et des femmes qui soient le reflet de la nature de Dieu. Par cela nous pourrons porter sa lumière en servant et en élevant les autres.

«
Marcher d’une manière digne de la vocation qui vous a été adressée, en toute humilité et douceur, avec patience, vous supportant les uns les autres avec amour, vous efforçant de conserver l’unité de l’Esprit par le lien de la paix.» Éphésiens 4.1-3


Questions à méditer ou à partager en groupes

- Dans quelle mesure est-ce que je cherche à être le premier en écrasant les autres (conjoint, enfants, proches, collaborateurs, etc.), et comment cela se manifeste-t-il ?

- Qu’est-ce que je recherche avec cette quête de titre, de pouvoir et de position, et comment pourrais-je concrètement sortir de cette spirale?

- Ce besoin d’être le plus grand pollue-t-il notre communauté ? Si oui, comment pourrions-nous le remplacer par un esprit de service ?

Notes:

  1. Jean 10.10

  2. Combien de ministères se sont consumés en utilisant les dons ou compétences reçues par Dieu pour briller. Don de révélation, connaissances bibliques, puissances pour guérir les malades, prophéties… toutes ces choses peuvent être prises dans la spirale de l’orgueil et nous conduire à sortir de la volonté de Dieu.

Quelques exemples bibliques en relation avec cet article

1. David et Saül
L’attitude de David est un magnifique exemple d’humilité. En effet, avec l’onction qu’il a reçue il a droit à la place royale. Pourtant, et malgré les violences qu’il subit de la part de Saül, il ne force pas les choses, mais attends respectueusement que Dieu lui fasse justice et le place comme berger du peuple. Voir 1 Samuel 24.1-15, 26.7-11.
Cette attitude d’humilité et conforme au cœur de Dieu est un exemple à suivre, notamment lorsqu’il y a des conflits de position et d’intérêt dans l’église.

1. Absalon et Salomon
Les chroniques des rois d’Israël nous donnent de très instructifs exemples sur les conséquences de l’orgueil ou de l’humilité. Absalon par exemple, cherchait à tout prix à obtenir la place royale, il aimait être adulé et briller en ayant un groupe de supporters et la plus belle des « voitures » (2 Samuel 15.1-6). Son orgueil le conduira à comploter et à trouver la mort. À l’inverse, Salomon fait état d’une grande humilité. Choisi pour être roi, il demande à Dieu de l’équiper en sagesse pour pouvoir servir avec justice (1 Rois 3.1-14).

2. Jésus et les grands
L’attitude de Jésus est évidemment la plus impressionnante. Bien que détenteur de la puissance divine, il ne cherche jamais à dominer les autres. Devant le pouvoir religieux, ou politique, il agit avec humilité. Cette attitude de service atteint son point culminant quand il est maltraité par les hommes et mis sur la croix.
« Ils crièrent de nouveau : Crucifie-le ! » Marc 15.13
« Hérode, avec ses gardes, le traita avec mépris » Luc 23.11
« Les hommes qui tenaient Jésus se moquaient de lui, et le frappaient. » Luc 22. 63


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