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N° 282 Juillet 2017

Qui est Jésus ?

Par Philippe Decorvet

De tout temps la personne de Jésus a intrigué et interpellé. Qui est-il ? C’est une question
fondamentale ; suivant la manière dont nous y répondons, notre attitude envers Dieu, le prochain et la société sera fort différente. Et, bien sûr, notre témoignage, notre prédication ou notre prière également.
Déjà à l’époque du ministère terrestre du Christ, nous voyons dans l’Évangile que les interlocuteurs de Jésus étaient perplexes et se posaient beaucoup de questions à son sujet. À la fin du chapitre 13 de l’évangile de Matthieu, il est précisé que Jésus s’étant rendu dans sa patrie enseignait dans la synagogue, et créait l’étonnement : « D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles ? N’est-ce pas le fils du charpentier ? N’est-ce pas Marie qui est sa mère ? Jacques, Joseph, Simon et Jude, ne sont-ils pas ses frères ? Et ses soeurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? D’où lui viennent donc toutes ces choses ? Et il était pour eux une occasion de chute. » (Mathieu 13.54-58).
Ces interrogations à propos de Jésus causeront des troubles toujours plus graves.

L’évangéliste Luc ajoute : « Ils furent tous remplis de colère dans la synagogue, lorsqu’ils entendirent ces choses. Et s’étant levés, ils le chassèrent de la ville et le menèrent jusqu’au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, afin de le précipiter en bas. Mais Jésus, passant au milieu d’eux, s’en alla. » (Luc 4.28-30).
Et ce n’est pas seulement en Galilée et auprès de ceux qui connaissent sa famille, que le message et l’attitude de Jésus étonnent et scandalisent, c’est aussi le cas à Jérusalem. Dans le dixième chapitre de son évangile, Jean mentionne la réaction des auditeurs à son discours sur le bon berger : « Il y eut de nouveau à cause de ces paroles, division parmi les Juifs. Plusieurs d’entre eux disaient : il a un démon, il est fou ; pourquoi l’écoutez-vous ? »
Plus loin, l’évangile de Jean mentionne que Jésus est pris à partie lors de la fête de la Dédicace : « Ils lui dirent : Jusques à quand tiendras-tu notre esprit en suspend ? Si tu es le Christ, dis-le-nous franchement ». (Jean 10.19-24)

C’est encore cette question sur la nature de Jésus qui tourmente Saul de Tarse sur le chemin de Damas quand il s’écrie : « Qui es-tu Seigneur ? » (Actes 9.5), car il se rend subitement compte que Jésus est tout différent de ce qu’il pensait.
Cette question a traversé les siècles. Elle est la raison principale de la convocation des premiers conciles dits oecuméniques aux 4e et 5e siècle, et elle reste encore aujourd’hui une question d’actualité. Pour certains de nos contemporains Jésus est un grand saint au message de paix et d’amour qui a vécu il y a deux mille ans ; pour d’autres c’est un grand mystique que Dieu a accueilli comme son fils. L’écrivain français Ernest Renan parlait de Jésus comme « le doux rêveur galiléen ». L’éventail des opinions est très large et des livres affirment que Jésus était le premier socialiste alors que d’autres essayaient de prouver qu’il était le premier capitaliste...

On a ainsi plusieurs Jésus, certains plus mystiques, d’autres plus philosophiques, d’autres encore plus politiques.

Alors, qui est réellement le Christ ? Encore une fois, c’est une question fondamentale, tout notre salut en dépend ainsi que notre vision de l’Église et même du monde.
Pour examiner comment la Bible répond à cette question, il est intéressant d’étudier la rencontre de Jésus avec la femme Samaritaine (Jean 4. 1-26). Ce récit révèle essentiellement trois choses :

1. Jésus est à la fois humain et divin.
Jésus est un homme : comme tout être humain qui a fait un long voyage à pied, il est fatigué (6). Il est parti de Judée (v.3) et s’arrête à Sychar (v.5) soit un trajet de plusieurs dizaines de kilomètres. Jésus avait besoin de se reposer. Il est même tellement fatigué qu’il n’a probablement même plus la force d’aller jusqu’au village, aussi laisse-t-il ses disciples aller acheter quelques vivres. (8) Et lui, en les attendant, s’assied au bord du puits (6). Comme c’est la sixième heure (midi) et que le soleil est chaud en Samarie, il a aussi soif. Ainsi, la première demande qu’il fait à l’inconnue qui vient puiser de l’eau, c’est : « donne-moi à boire » (7). Fatigue, repos, faim, vivres, soif… c’est bien la réalité humaine qui est décrite ici.

Tous les évangiles nous montrent à plusieurs reprises ce caractère humain de Jésus, notamment dans le récit de la tempête apaisée (Mat. 8.18-27). Avant ces événements, Jésus est fatigué par une journée harassante. En effet, une grande foule l’a suivi et pour eux il fait de nombreuses guérisons ; le soir venu, et alors que la foule le presse, il demande une barque pour traverser le lac et probablement se reposer un peu (v.18). Mais voici qu’une grande tempête se lève, et la barque est « couverte par les flots » (24). Malgré tout, Jésus s’est déjà endormi et ni le hurlement de la tempête, ni les vagues qui passent par-dessus bord, ni les secousses de la barque ballottée ne le réveillent. (25) Fallait-il qu’il soit fatigué !
Devant le tombeau de son ami Lazare, Jésus pleure (Jean 11.35). Comme n’importe quel homme pleure quand il perd un cher ami. Cela a dû profondément marquer les disciples, car le verset « Jésus pleura », dans sa sobriété même, est saisissant. C’est d’ailleurs le plus court de toute la Bible. Oui, Jésus est un homme avec les mêmes sentiments, les mêmes émotions, les mêmes chagrins que tout être humain.

Mais Jésus est aussi divin. À la samaritaine qui s’étonne de sa demande : « donne-moi à boire, il répond : Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire : tu lui aurais toi-même demandé à boire et il t’aurait donné de l’eau vive. » (4.10)
Cette réponse est une allusion à cette prophétie du prophète Esaïe : « Vous tous qui avez soif, venez aux eaux, même celui qui n’a pas d’argent !... Prêtez l’oreille et venez à moi, écoutez et votre âme vivra… » (Esaïe 55.1-3).
Avec ces paroles, Jésus se présente comme celui qui accomplit cette promesse ! Il affirme aussi sa supériorité sur le patriarche lorsque la femme lui rappelle que c’est le puits de Jacob, car il ajoute :
« Quiconque boit de cette eau aura encore soif, mais celui qui boit l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. » (Jean 4.13-15). Par cette parole Jésus annonce qu’il offre la vie éternelle, et qui d’autre que Dieu peut la donner ?
Sa nature divine se manifeste aussi par la connaissance qu’il a de cette femme. En lui disant : « tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari. » (v.18). Et quand, en conclusion, la samaritaine parle de la venue du Messie, Jésus lui répond « Je le suis, moi qui te parle. » (v.20)

À de nombreuses reprises, les évangiles nous dévoilent le caractère divin de Jésus : il multiplie les pains (Marc 6. 35-44), il marche sur la mer (Marc 6.47-52), il ressuscite les morts (Jean 11.43-44) etc. Tout le Nouveau Testament nous révèle que Jésus est pleinement homme et pleinement Dieu. Pas 50 % homme et 50 % Dieu, mais 100 % homme et 100 % Dieu. Et ces deux natures cohabitent en lui sans séparation ni confusion, sans transformation ni division comme l’expliquent les confessions de foi des premiers siècles. Ce message est une merveilleuse nouvelle :
Jésus est pleinement humain, il peut donc nous comprendre. Qui que nous soyons et quoi que nous ayons pu faire, car « Il a été tenté comme nous en toutes choses, sans commettre de péché » (Héb.4.15). Et comme il est pleinement divin, il peut vraiment nous pardonner car « qui peut pardonner les péchés si ce n’est Dieu seul ? » (Marc 2.7 ; Luc 5.21).
Nous avons donc un Sauveur proche de nous, qui nous comprend pleinement et nous sauve entièrement. Il est fondamental de comprendre cela, car Jésus n’est pas un simple prophète ou un homme à la sainteté telle que Dieu l’ait finalement adopté comme son fils. Non ! Jésus est pleinement Dieu de toute éternité, mais aussi pleinement homme. C’est ce que les théologiens appellent l’incarnation.

2. Jésus est aussi innovateur et conservateur.
Pourquoi le récit de la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine précise : « il fallait que Jésus passe par la Samarie. » (Jean 4.4) ? Ce n’était pas une obligation du tout. En effet, comme les habitants de cette région pratiquaient une religion où le judaïsme était mélangé à des pratiques païennes, les juifs traditionalistes évitaient soigneusement de traverser la Samarie pour ne pas se « souiller » avec des infidèles. Pour cela, quand ils se déplaçaient entre Jérusalem et la Galilée ils faisaient un énorme détour en traversant deux fois le Jourdain… Jésus, qui était pourtant un juif pieux, refuse cette pensée et brise ce tabou délibérément pour montrer qu’il est le Sauveur de tous.

En adressant la parole à cette femme, il brise un autre tabou. À l’époque, jamais un homme ne s’adressait à une femme dans un lieu public. La réaction de la samaritaine est d’ailleurs immédiate et révélatrice, elle est non seulement étonnée, mais même probablement un peu choqué et se demande ce qui se passe : « Comment, toi qui es juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ? » (9)
Enfin Jésus brise un troisième tabou : lui, un homme juste et pieux, s’adresse à une femme pécheresse et vivant dans une situation conjugale irrégulière, ce qui était totalement impensable à l’époque. On le voit bien dans le récit de Luc 7. 36-50 où une femme « pécheresse » verse du parfum et embrasse les pieds de Jésus au grand scandale du pharisien qui l’a invité.

On a de la peine aujourd’hui à imaginer la révolution que cela représentait dans les relations humaines que de briser ces trois tabous. :
Le tabou racial (entre juifs et samaritains).
Le tabou social (entre hommes et femmes).
Le tabou moral (entre « justes » et pécheurs).
N’est-ce pas un message d’une brûlante actualité ? En Christ nous sommes tous un, nous sommes tous frères et soeurs. Il n’y a place pour aucun mépris, pour aucune ségrégation, pour aucun apartheid : nous sommes tous membres de son Corps.

Mais, en même temps Jésus est aussi conservateur. À cette femme interpellée par la liberté de Jésus, il répond : « vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des juifs. » (22). Autrement dit : nous avons reçu la Révélation, la Parole de Dieu, et elle est vraie, elle ne change pas. C’est elle qui montre le chemin du salut. D’ailleurs, tout au long de son ministère, et jusque dans son conflit avec les pharisiens et les sadducéens, Jésus a respecté, suivi et authentifié tout l’Ancien Testament. Il a d’ailleurs bien précisé : « je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » Il a même ajouté : « il ne disparaîtra pas de la Loi un seul iota ou un seul trait de lettre » (Mat.5.17-18). Et quand on lui pose une question sur le divorce, il répond : « N’avez-vous pas lu que le Créateur, au commencement, fit l’homme et la femme et qu’il dit : c’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme et les deux deviendront une seule chair » (Mat. 19.4-5). Par ces paroles, Jésus rappelle le plan du Créateur tel que l’Écriture l’enseigne. Il n’adapte pas la Parole de Dieu à la morale ambiante. C’est elle qui fait autorité. Il ne prend aucune liberté avec elle. Il la reçoit entièrement comme la Parole de Dieu et s’applique à la mettre en pratique. Ainsi Jésus fait une grande différence entre la Tradition et la Révélation. Il est innovateur quant à la Tradition, mais conservateur quant à la Révélation biblique. Jamais il n’interprète l’Écriture selon la philosophie, la morale ou la mode du moment. Jésus la restitue selon l’Esprit du Père qui est en lui ; c’est Lui qui a, en fait, l’autorité pour départir ce qui est Parole fondatrice et éternelle de Dieu de ce qui était prescriptions temporaires jusqu’à ce qu’Il vienne, lui, la Parole faite chair. Jésus est d’autant plus sévère envers ceux qui « annulent la Parole de Dieu au profit de leur tradition. » (Marc 7.13)
Là aussi c’est un message extrêmement actuel, car nos traditions, qu’elles soient musicales,
liturgiques, sociales, administratives peuvent changer, mais ce qui ne doit jamais changer, c’est ce que l’apôtre Paul appelle le « bon dépôt » (1 Tim.6.20 ; 2 Tim.1.14) c’est-à-dire la Révélation biblique. Tout essai de lui ôter son autorité, comme le font certains, ne peut être qu’une infidélité à cette Révélation.

3. Jésus apaise et dérange.
À cette époque, dans les villages, les gens allaient puiser de l’eau soit le matin quand il fait encore frais, soit vers le soir quand le gros de la chaleur est passé. Si la Samaritaine vient à midi, c’est certainement parce qu’elle est rejetée par les gens du village à cause de sa vie irrégulière. Cette femme méprisée et exclue de la société est certainement écrasée par un poids de culpabilité et de honte. Jésus va l’apaiser et lui redonner sa dignité. La preuve en est qu’elle retourne au village et va parler à tous les gens qui la tenaient à l’écart.

Mais si Jésus apaise cette femme, il va d’abord la bousculer : « Va, appelle ton mari » lui dit-il. (v.16) Avec cette demande, la samaritaine ne peut plus cacher sa vie ou utiliser de faux - fuyants, ni d’échappatoires. Elle est obligée de se dévoiler et d’être dans la vérité. Oui, Jésus fait grâce. Pleinement. Mais sa grâce n’est pas du laxisme. Il va d’abord mettre le doigt – oh, avec infiniment de tact et d’amour – sur le désordre et le péché de cette femme, et il va l’amener à confesser ce qu’il y avait tout au fond de son coeur. Et c’est cette confession qui va la libérer,
et lui fera retrouver la communion des gens de son village et la rendre évangéliste !

Là encore, il y a un enseignement d’une très grande actualité. On parle beaucoup aujourd’hui de l’amour infini et inconditionnel de Dieu. On insiste à juste titre sur sa grâce qui s’adresse à tous, car dans notre monde trépident, individualiste et égoïste, nombreuses sont les personnes à la recherche d’un amour vrai et profond. Trop souvent l’image qu’ils ont de Dieu est celle d’un être lointain et inaccessible ou alors empreint d’une implacable sévérité. Dans cette rencontre, Jésus nous montre que nous sommes appelés à annoncer un Sauveur proche et qui aime chaque personne, quelle qu’elle soit. Par ailleurs, il nous montre aussi que ce message d’amour ne saurait justifier n’importe quel comportement. L’amour de Dieu, si grand soit-il, et sa grâce si profonde ne sont jamais synonymes d’accommodation au mensonge et de tolérance au mal.
Dieu ne pactise pas avec le péché. Au contraire, il veut nous en libérer et mettre notre vie en ordre. C’est pourquoi sa grâce nous appelle à la repentance, autrement, comme l’a si bien dit le pasteur martyr Dietrich Bonhoeffer, c’est une ”grâce à bon marché” qui ne change ni ne sauve personne.

Il y a là un des plus grands défis pour l’Église aujourd’hui, car dans notre désir de rejoindre nos contemporains assoiffés d’amour et de liberté, la tentation actuelle serait que nous annoncions une grâce sans repentance, un amour sans fidélité, et une tolérance sans discipline. Mais alors est-ce encore bien l’Évangile que nous annonçons ?

Notre responsabilité – et notre joie – c’est d’annoncer Jésus tel qu’il se présente lui-même, tel que l’Écriture nous le décrit, tel que nous le voyons dans le récit de la femme samaritaine :
un Jésus proche des gens parce qu’il est humain ; et qui peut vraiment sauver parce qu’il est divin.
Un Jésus qui apaise les coeurs brisés et donne une vie nouvelle à tous ceux qui viennent à lui dans la repentance.
Un Jésus qui respecte pleinement la Parole de Dieu et la met en pratique, et en même temps
nous libère des tabous de nos traditions humaines.

Pour cela nous avons tous besoin d’une visitation du Saint-Esprit, car, comme le dit encore
Jésus à la Samaritaine : « les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité, ce sont là les adorateurs que le Père demande. » (Jean 4.23)


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