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N° 269 Avril 2014

Survivre, vivre, vivifier à la suite du Christ

Par Shafique et Mireille Keshavjee

Les pertes Tous, nous vivons des pertes. Et celles-ci peuvent être très différentes.
Il y a les pertes superficielles, comme celles d’une perte de poids (que l’on peut rechercher !) ou de cheveux (que l’on peut redouter...).
Il y a les pertes bien plus graves qui résultent de mauvais choix. Ainsi, une personne qui espère devenir riche par des jeux d’argent risque de perdre tout ce qu’il possède. Et la personne qui se met à fumer ou à beaucoup boire perdra certainement sa santé. Et l’homme ou la femme qui se met à tromper son conjoint ne pourra que perdre son bonheur conjugal et familial. Toutes ces pertes se ressemblent : en espérant obtenir un gain rapide ou un bonheur illusoire, ceux qui font ces mauvais choix se trouvent appauvris voire ruinés.

Et il y a les pertes subies, celles que nous n’avons pas choisies et qui ont d’autres origines : par exemple la perte d’un objet que l’on nous vole ou qui se casse. Ou encore la perte d’un animal domestique qui meurt. Il y a aussi toutes ces pertes qui ont des répercussions profondes, telles la perte d’un travail, de la santé, d’un projet de vie, de la mémoire, de l’estime de soi ou… de la jeunesse !
Soeur Emmanuelle a pu dire : « Je me suis préparée à mourir, mais pas à vieillir ! ».
Finalement, il y a les pertes qui nous affectent le plus, celles d’un proche. La mort d’un père, d’une mère, d’un époux, d’une épouse, d’un(e) ami(e)... nous meurtrit intensément. Et il y a finalement la mort d’un enfant, voire de plusieurs enfants, qui nous brise au plus intime de nous-mêmes.

Perdre un proche, c’est une expérience constitutive de l’existence humaine et donc universelle. En même temps, les circonstances étant chaque fois différentes (mort par accident, maladie, suicide, meurtre, guerre...), c’est une expérience particulière et donc unique. D’où l’extrême difficulté pour en parler.

Mon épouse et moi-même avons perdu un de nos fils, Simon, à l’âge de 13 ans et demi, à la suite d’un cancer. Voici quelques mots donnés par mon épouse.

Témoignage de Mireille
« La première question que Simon m'a posée, dans le box des urgences, fut : « Maman, est-ce que je vais mourir ? ».

Quelle question ! Aucune maman n'est préparée à cela !
Après de nombreux traitements plus ou moins réussis, nous avons appris en avril 2005 qu’il n'y avait plus rien à faire. Malgré la prière de milliers de personnes et la meilleure médecine au monde, il ne restait que des soins palliatifs en attendant le décès...
Voir son enfant rendre son dernier souffle est une chose atroce.
C'est facile de parler de « résurrection » quand on n'est pas touché de près, mais là, je dois vous avouer que parfois je me suis dite : « Et si toute cette histoire de résurrection n'était qu'une invention, une consolation trop facile pour ceux qui restent ? »
Mais, malgré ces doutes, chaque fois que je relisais l'Évangile, surtout le passage des disciples d'Emmaüs, une paix étrange m'était donnée.
Au réveil, et lorsque l'horreur du départ de Simon me revenait en mémoire, une parole m'aidait à émerger et à vivre la journée nouvelle :
« C'est dans ma faiblesse que la force de Dieu peut s'accomplir » (2 Corinthiens 12.9).

C'est depuis, chaque matin, ma prière : « Que dans ma faiblesse et mes pauvres forces humaines, l'Esprit Saint puisse transformer ce que je vis, ce que je fais et qu'il me renouvelle dans mes forces ».
Le deuil fragilise, nous rend vulnérables, hypersensibles... les larmes et les sanglots sont souvent au rendez-vous, vite éveillés par une rencontre, une image, une association à un souvenir, un chant. J'ai accepté cette fragilité, elle fait partie de moi, maman en deuil.
Le chemin de deuil est long, il faut l'accepter, passer par différentes étapes de reconstruction. Dans ce long processus, le groupe de prière auquel j’appartiens m’aide à traverser cette épreuve et à rester vivante et créative.

Puisse le Christ ressuscité donner à chacun les bonnes personnes et les meilleurs soutiens pour traverser ses deuils. »

Survivre
Trois verbes me semblent bien résumer ce qui fait l’essentiel de l’existence : vivre, vivifier et survivre. Le plus pénible, mais probablement le plus riche en découvertes, c'est survivre.
Une perte nous affecte en profondeur et nous fait entrer dans un temps de survie. Dans un tel temps, de multiples émotions peuvent nous envahir.
Déni et sentiment d’irréalité : la perte semble impossible à intégrer ou à imaginer.
Isolement et déphasage : la douleur est telle qu’elle nous coupe des autres.
Mélancolie et dépression : seule une fuite dans le passé ou hors des relations habituelles semble nous protéger.
Implosion et amputation : la vie intérieure est disloquée et la perte de l’être aimé nous ampute dans notre chair.
Des sentiments d’injustice (pourquoi lui ou elle ?), de culpabilité (ai-je mal agi ?) ou de colère (Dieu ou le monde semble haïssable) peuvent nous submerger.
La vie est alors ressentie comme une prison.
Quand ces
sentiments d’abandon ou de dégoût de la vie nous envahissent, nous avons un avant-goût de l’enfer qui est l’enfermement suprême.

Dans la Bible, plusieurs des grands prophètes et témoins ont connu ces temps de désespoir : Moïse (Nombres 11.14-15), Élie (1 Rois 19.4), Jonas (Jonas 4.3) ou Jérémie (Jérémie 20.14-18), parmi d’autres, auraient préféré mourir ou ne pas être nés.
Job, qui a subi la mort de tous ses enfants (Job 1.18s), est un des témoins bibliques qui s’est le plus exprimé sur la souffrance liée à des pertes. Une de ses paroles est particulièrement éclairante :

« Si je parle, ma douleur n’en est point calmée, et si je me tais me quittera-t-elle ? »
(Job 16.6).

Lorsque la souffrance est si forte, ni la parole ni le silence ne semblent pertinents. En effet, aucune parole ne peut restituer celui ou celle qui est perdu(e). Et aucun silence ne peut guérir de la douleur de l’absence.
Jésus lui-même a connu ces temps de survie. Avant sa passion, il s’est écrié :

« Mon âme est triste à en mourir » (Matthieu 26.38).
Et sur la croix, il a crié :
« Mon Dieu, pour quoi m’as-tu abandonné ? »(Matthieu 27.46).

Jésus, le Fils de Dieu, est celui qui a connu la profondeur de nos souffrances et peut nous aider à les traverser (Hébreux 4.14-16).
Les chrétiens du passé et du présent ne sont pas, par magie ou par miracle, exemptés de la souffrance. Mère Teresa, connue à travers le monde entier pour son engagement envers les plus démunis et pour son sourire, a confié à son confesseur avoir perdu pendant des années le sentiment de l’amour de Dieu à son égard. Comme Jésus sur la Croix, elle a vécu l’abandon. Et malgré cela, elle a continué jour après jour, année après année, à aimer et à sourire au Christ caché...
Lorsque l’enfermement nous fait nous replier sur nous-mêmes, la réponse la plus féconde, c’est la communication du corps et du coeur.
Souvent, cela commence par le corps.
Communiquer avec la beauté de la Création est un baume précieux.
Communiquer par un repas vaut bien des mots. Lorsque Élie voulait mourir, la réponse de l’ange ne fut pas un sermon, mais de la nourriture. Et cela, deux fois de suite (1 Rois 19.4-8). C’est seulement après cela qu’il était à nouveau disponible pour entendre Dieu lui parler dans le Silence (1 Rois 19.12).
Communiquer avec toute forme de beauté (musicale, artistique...) est souvent un bon moyen de faire une brèche dans nos prisons intérieures.
Mais la communication la plus féconde est celle des coeurs.
Communiquer par le partage vrai en couple, en famille, avec un groupe d’amis.
Communiquer par des lectures ou des films qui abordent le sujet de nos pertes.
Et surtout communiquer par la prière. Seul à seul avec Dieu et dans l’intimité d’un groupe.
Au coeur de nos enfermements, il est important de savoir que tout passe : cette épreuve et cette douleur aussi (1 Corinthiens 10.13 ; Apocalypse 21.4).
Et le fondement de cela est le Christ qui est notre passage, notre Pâque (1 Corinthiens 5.7). C’est pourquoi Paul pouvait affirmer avec force :

« Pressés de toute part, nous ne sommes pas écrasés ; dans des impasses, mais nous arrivons à passer » (2 Corinthiens 4.8).

Vivre
Si survivre c'est avoir faim, alors vivre c'est savourer. Dans notre société stressante, voire parfois dans notre Église stressante, nous passons constamment de la pression à la dépression.
Nous sommes tellement préoccupés par le survivre ou par le fait de vivifier que nous ne prenons tout simplement plus le temps de vivre. Vivre, c'est prendre le temps de jouir, de jubiler. Pour l'apôtre Paul, vivre, c'est Christ (Philippiens 1.21). C'est laisser la Vie même du Christ jaillir en nous.
Or Jésus a dit :

« Comme le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, celui qui me mangera vivra par moi » (Jean 6.57).

C'est parce que Jésus est nourri par la volonté festive de son Père qu'il est par excellence le Pro-Fête, le Communicateur de la Fête de Dieu au coeur des défaites humaines.
C'est parce que Jésus est nourri par Dieu lui-même qu'il peut s'offrir en nourriture pour nous. Participer à la Sainte Cène, à l'Eucharistie, c'est entrer dans une longue transformation intérieure de nos vies. À partir de ce Centre où le Christ se donne à goûter, où par le pain et le vin il se laisse savourer, nous découvrons progressivement que tout dans la vie peut devenir comme un sacrement.
Vivre, c'est tout savourer comme des signes de la Beauté de Dieu. Une fleur, un fruit, un paysage, une mélodie, un enfant, une expression nouvelle sur un visage, une rencontre vraie... autant de lieux où une communion savoureuse est possible si nous prenons le temps d'en jouir.

Une tradition juive affirme que Dieu nous demandera des comptes pour toute joie légitime qu’il avait placée sur notre route et que nous aurions rejetée.
Vivre, c’est aussi créer. Une des grandes joies que Dieu donne à l’être humain, créé à son image, c’est d’être créateur à son tour.
Quand Simon était malade, nous avons décidé de rester créatifs jusqu’à son dernier souffle. Ainsi, quelques jours avant sa mort, nous avons finalisé un petit livre qu’il avait imaginé, Philou et les facteurs du ciel.

Vivifier
Si survivre, c'est avoir faim et vivre c'est savourer, alors vivifier, c'est partager son pain, c'est devenir soi-même pain de vie que d'autres peuvent savourer. Comme au temps de Jésus, il y a aujourd'hui beaucoup de personnes harassées et prostrées. Les besoins sont immenses et la moisson est abondante (Matthieu 9.36s). Dans nos Églises, dans notre pays, dans tant d'autres pays, les souffrances peuvent être grandes, immensément grandes.
Vivifier, c’est écouter, compatir, partager, transmettre.
Vivifier, c'est permettre à d'autres de passer de la survie à la Vie et devenir à leur tour des personnes vivifiantes. Cela commence par un sourire chaleureux, une écoute bienveillante, une parole d'encouragement, un remerciement. Cela se poursuit par le partage de l’Évangile et par toutes les activités que l’Église organise : des cultes aux catéchismes, des activités diaconales à la mission. Tout ce que nous faisons n'a qu'un seul objectif, celui de vivifier. Et cela demande beaucoup d'humilité.
En effet, vivifier, c'est accepter que le pain offert à l'autre ne le transforme pas en un double de moi-même, mais le nourrisse pour qu'il accède à sa vraie identité en Christ.
Vivifier, c'est laisser le Saint-Esprit libérer des énergies et des dons qui jusqu'alors étaient étouffés ou ignorés.
Lorsque Alexandre le Grand vint visiter Diogène, un philosophe bien connu à cette époque, dans le tonneau où il aimait à séjourner, il lui demanda : « Que puis-je faire pour toi ? » Celui-ci lui répondit : « Écarte-toi de mon soleil ».
Vivifier, c'est arrêter de faire de l'ombre aux autres par nos personnes et par nos idées, par nos exigences et nos réalisations, afin que le Soleil de Dieu les réchauffe directement et les épanouisse.
Vivifier, c'est relier les personnes à Christ en s'écartant soi-même.

Le fondement : le Christ ressuscité
Le chrétien, comme tout être humain, vit des pertes. Mais ce qui le différencie, c’est qu’il cherche à suivre le Christ mort et ressuscité pour nous.
Aujourd’hui trois grandes visions de la vie, de la mort et de l'au-delà sollicitent notre adhésion.
Selon une vision matérialiste, à la mort tout se désintègre.
Selon les conceptions de l’Orient et de certains peuples africains, après la mort, l’âme se réincarne de multiples fois.
Selon une vision monothéiste, après la mort, tous ressusciteront pour un jugement qui mène à la vie ou à la condamnation (Jean 5.28s).
L’apôtre Paul, ébloui par le Christ ressuscité, a affirmé avec beaucoup de clarté quel est l’unique fondement des chrétiens.
Voici ce qu’il a écrit dans le premier texte du Nouveau Testament :

« Nous ne voulons pas, frères, que vous soyez dans l'ignorance au sujet de ceux qui dorment (de ceux qui sont morts), afin que vous ne vous attristiez pas comme les autres qui n'ont pas d'espérance. En effet, si nous croyons que Jésus est mort et qu'il est ressuscité, de même aussi ceux qui sont morts, Dieu les ramènera par Jésus et avec lui. » (1 Thessaloniciens 4.13-14).

Le Christ est ressuscité et nous ressusciterons avec lui. Si tel n’était pas le cas, la foi serait une vaine illusion (cf. 1 Corinthiens 15).
Paul en était tellement convaincu qu’il a pu affirmer :

« Pour moi, vivre, c’est le Christ... et mourir m’est un gain » (Philippiens 1.21).
Préférait-il la mort à la vie ? Est-ce un appel au suicide ? Absolument pas !
Plus loin, il poursuit :

« Je suis pris dans ce dilemme : j'ai le désir de m'en aller et d'être avec Christ, et c'est de beaucoup préférable, mais demeurer ici bas est plus nécessaire à cause de vous » (Philippiens 1.23-24).

Après son expérience du Christ, mort et ressuscité pour lui, Paul était tiraillé. Par le Christ, il avait commencé à savourer une plénitude de bonheur, un Amour lumineux qui l'accueillait tel qu'il était. Et cette expérience avait créé en lui un détachement par rapport à ce monde. Paul savait désormais que son identité véritable n'était pas dans tout ce qu'il allait faire, dire ou transmettre, mais bien dans cette communion avec la Source de la Tendresse, que l'Esprit Saint lui donnait de goûter déjà.
Dès lors, Paul avait hâte de trouver en abondance cette vie infinie du Christ au-delà de sa propre mort. Et en même temps, et c'est là qu'est tout le dilemme et le tiraillement, Paul savait que Dieu lui-même l'appelait à rester sur terre pour vivifier ses proches, l'Église et la société.
Etre chrétien, c'est être tiraillé. Tiraillé entre le désir de s'en aller, de mourir, pour être pleinement avec le Christ (et les êtres chers déjà partis) et le désir de rester sur terre pour que ceux qui sont autour de nous progressent dans la foi, la connaissance et l’amour. Le premier désir est le plus préférable, le second, le plus nécessaire. Si nous sommes encore en vie, c’est pour l’édification de ceux qui nous entourent.
Paul nous laisse un enseignement formidable : si même la mort peut être un gain, alors dans d’autres pertes, un gain est parfois possible...
Ainsi, que ceux qui sont au chômage, dans la maladie ou l’échec ne se découragent pas. Qu’ils aient confiance en Dieu et dans le Christ (Jean 14.1). Dans ces pertes, un gain à venir est en train de germer.

Conclusion
Une des plus grandes pertes pour un être humain, c’est probablement celle de voir mourir son enfant. Tout parent doit se souvenir qu’engendrer un fils ou une fille, c’est faire apparaître un être qui va disparaître, mais appelé à la vie éternelle.
La question la plus essentielle du Nouveau Testament nous est posée par Jésus :
« Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » (Jean 11.25-26).

Trouver le sens de sa vie, c’est répondre : oui, Seigneur, je crois cela !
Retrouver le sens de sa vie après une perte, c’est survivre, vivre, vivifier à la suite du Christ ressuscité.
Avec l’apôtre Paul, nous avons l’espérance que tout – même nos pertes – concourt au bien de ceux qui se confient dans le Christ (cf. Romains 8.28).
Aujourd’hui, nous voyons l’envers de la tapisserie de nos vies. Mais un jour nous verrons l’endroit. Aujourd’hui, nous voyons comme dans un miroir. Mais un jour nous verrons face à face (1 Corinthiens 13.12).
Et ce jour-là, il nous sera enfin donné de comprendre pourquoi certaines des plus grandes pertes de nos vies ont peut-être caché les plus grands gains.


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Échanges en groupes :

1. Qu'est-ce qui, dans le témoignage et le message donnés, vous a touché ou interpellé ?

2. Dans vos propres pertes, qu'est-ce qui concrètement vous permet de survivre, de vivre ou de vivifier ?


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