Le Lien

N° 240 Janvier 2007

La chair et l'Esprit

Par Jacques-Daniel Rochat

Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas en tentation ; l’esprit est bien disposé, mais la chair est faible. (Matthieu 26 : 41, Marc 14 : 38)

L’une de mes connaissances a fait la traversée du Canada en train. Lors de ce long voyage, la compagnie a eu d’importants problèmes et le train s’est retrouvé bloqué en pleine campagne. Après les habituelles sautes d’humeurs liées à ce contretemps, les voyageurs forcés de partager la même épreuve ont commencé à développer des contacts amicaux, à se partager de la nourriture, et à se rendre des services. Dans cette atmosphère fraternelle chacun trouvait l’occasion d’afficher une belle générosité. Mais, après un jour d’attente, le train ne démarrait toujours pas… Très vite, les ressources vinrent à manquer… plus de papier de toilettes, plus de provisions ou de boissons… Dans l’espace exigu et avec la faim et la soif, des tensions et des rivalités ont vite transformé le train immobile en un implacable enfer… deux jours plus tard, le train démarra… laissant à chacun des voyageurs un souvenir inoubliable sur les limites de la fraternité humaine. Ainsi, dans la vie de tous les jours, chacun de nous s’affiche sous sa meilleure et courtoise apparence. Mais lorsque la faim, la soif nous motivent ou que notre confort et notre espace vital sont entamés, les choses cachées dans notre nature humaine sortent de l’ombre. Et ne soyons pas hypocrites, dans ce genre de situation, notre qualité de chrétien ne fait pas toujours la différence…

Les deux dimensions de l’homme
Dans la Bible, Dieu nous révèle que l’homme est créé à partir de la terre. Ainsi, dans la Genèse il est précisé que « L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre ». Cette nature terrestre est encore renforcée par le nom « Adam » qui découle du mot « Adamah » qui signifie : terre, sol *1. Ce lien étroit entre la dimension terrestre et l’humanité est aussi souligné par le fait que l’homme est créé le même jour que celui dédié aux animaux terrestres (bétail, reptiles). Ces textes rappellent que nous avons été créés avec la même substance que celle des autres êtres vivants, nous sommes formés d’atomes, de molécules et tissés d’os et d’organes ; nous partageons la condition biologique des animaux, bref nous sommes de chair. Cependant, à côté de cette composante de chair, le récit de la création mentionne que Dieu a entrepris une action généreuse et personnelle sur l’homme ; il lui a insufflé son souffle de Vie *2. Par cette intervention, l’homme reçoit un merveilleux cadeau ; il devient un être spirituel capable d’être connecté avec l’Esprit de Dieu. Car, tel un diamant placé dans un écrin de chair, l’esprit de l’homme peut accueillir la lumière divine qui lui donne la capacité de conduire sa vie et de gouverner la création. Ainsi, dans ce fabuleux projet, la création est soumise à l’homme qui, en étant rempli de l’Esprit, est sous l’autorité de Dieu. Tout cet édifice repose sur le lien de « filiation » qui unit Dieu à l’homme.

La mainmise de la chair
Mais, malheureusement l’homme ne va pas résister à la tentation diabolique qui l’invite à succomber à l’orgueil, il coupe le lien qui l’unit à son Père céleste… La conséquence est terrible, l’homme perd sa relation privilégiée avec Dieu, l’Esprit de Dieu se retire et le coeur de l’homme, privé de cette indispensable plénitude, devient vide. L’homme continue certes à vivre biologiquement, mais il lui manque la source d’amour et d’autorité indispensable à sa vocation. Ainsi, non seulement l’homme peine à régner sur la création, mais tel un cavalier incapable de maîtriser sa puissante monture, il devient le jouet de sa propre chair. Dans cette situation la « poussière » domine l’esprit, le but n’étant plus d’aimer Dieu et son prochain mais de s’accomplir charnellement en suivant ses penchants. Dans cette quête, les grâces de la création se pervertissent par la recherche des plaisirs, le désir de posséder ou de dominer. Cette manière de vivre n’apporte pas de bons fruits et écarte les hommes du Royaume de Dieu :

Or, les oeuvres de la chair sont évidentes ; ce sont la débauche, l’impureté, le dérèglement, l’idolâtrie, la magie, les rivalités, les querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions, les sectes, l’envie, l’ivrognerie, les excès de table, et les choses semblables. (Galates 5 : 19-25).

Un danger pour l’église
Cette tyrannie de la chair n’est malheureusement pas réservée au monde païen et représente un grand danger pour le chrétien, car même si celui-ci a retrouvé le lien de l’Esprit par l’oeuvre de Jésus-Christ, sa chair est encore un « cheval sauvage » qu’il doit pouvoir maîtriser et qui le fragilise. Ainsi, même quand l’esprit est bien disposé, notre dimension charnelle peut nous faire tomber. De grands ministères se sont ainsi subitement écroulés lorsque leur « monture de chair » les a entraînés dans l’adultère, le vol, ou la convoitise. Cependant la forme la plus subtile de perversion apparaît lorsque la nature charnelle se déguise de manière à faire croire à son entourage qu’elle a une nature divine. L’un des exemples les plus marquants de cette prise de pouvoir de la chair est mis en évidence par les pharisiens qui ont cherché à mettre à mort Jésus. Ces hommes étaient persuadés d’être des serviteurs inspirés et mandatés par Dieu, alors qu’ils étaient pilotés par les désirs meurtriers de Satan (Jean 8.44). Tuer son prochain au nom de Dieu (alors qu’il a donné sa vie pour le salut des hommes) est l’une des plus absurdes dérives de la religion charnelle. Dans l’épître aux Galates, Paul dénonce ces attitudes qui se drapent de spiritualité, alors qu’elles sont bassement charnelles et diaboliques. Ces dérives reposent souvent sur des pratiques de mortifications, des concepts légalistes ou une jouissance à juger les autres. Elles sont le plus souvent dirigées par des personnes qui croient être totalement et constamment inspirées par Dieu.

Un danger pour les dons
Cette perversion de la chair est aussi particulièrement tragique dans l’exercice des dons spirituels. La majorité des dons de l’Esprit expriment la sagesse et l’autorité de Dieu. Cela est donc très séduisant pour les désirs charnels qui convoitent ces attributs afin d’assouvir leur soif de renommée et de puissance. La guérison des malades, les paroles de connaissance ou la prophétie font partie des charismes qui peuvent être subtilement détournés par la chair. Par exemple, lorsqu’une personne déclare parler au nom du Seigneur, elle prend une position d’autorité sur ceux qui désirent entendre la voix de Dieu, elle peut donc utiliser consciemment ou inconsciemment ce pouvoir pour dominer les autres ou se faire valoir. Ainsi, dans certaines communautés, des personnes décrétées « prophètes » prennent le contrôle de façon subtile ou tyrannique sur l’ensemble de l’église car les autres ministères et les membres de l’Église n’osent pas résister à quelqu’un qui prétend parler au nom du Seigneur *3.

Le détournement charnel du don de prophétie peut aussi venir des chrétiens qui désirent recevoir des paroles avec une curiosité semblable à celle que produisent les horoscopes. Cette soif de paroles prophétiques conduit certains à organiser des rencontres spéciales dans lesquelles des prophéties seront distribuées à tous ceux qui le désirent. Ce contexte, pas très favorable à l’exercice des dons, conduit souvent à une avalanche de paroles dont une grande partie se révéleront finalement erronées. Comme le montrent ces exemples, la chair peut corrompre subtilement les choses qui viennent de Dieu, ainsi un don peut être juste, mais la manière charnelle de l’utiliser lui ôte sa force.

La force de l’Esprit

La juste attitude
Face à ces nombreux dangers qui menacent notre vie chrétienne, la Bible nous invite à faire la distinction entre ce qui, en nous, vient de la chair ou de l’esprit. Cette attitude conduit à s’examiner avec humilité en reconnaissant qu’une grande partie de notre vie tourne autour de nos désirs charnels. C’est avec cette honnêteté que l’apôtre Paul reconnaît que ses membres sont habités par un courant qui n’a rien de spirituel. Cette force qui le pousse dans la mauvaise direction le désespère et semble anéantir tous ses espoirs de salut.

Mais moi (Paul), je suis charnel, vendu au péché. Car je ne sais pas ce que je fais : je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais. (Romains 7 : 14-15)
Cette confession est étonnante, car Paul a pourtant vécu une conversion spectaculaire, il a été rempli de l’Esprit et vit dans une consécration exemplaire. Mais toutes ces choses n’ont pas annulé sa dimension charnelle et l’humble apôtre reconnaît qu’il a besoin de l’oeuvre de Christ pour être sauvé et de l’assistance de l’Esprit pour marcher fidèlement selon la volonté de Dieu.

Misérable que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ?… Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur ! (Romains 7 : 24-25)
Cette prise de conscience est fondamentale, elle invite chaque chrétien a reconnaître sa fragilité et a invoquer l’aide de Dieu et de son Esprit. Cette démarche intime et personnelle se vit d’abord avec Dieu et dans le dialogue de la prière. Ainsi, dans ce temps privilégié, il est possible d’apparaître devant Dieu tels que nous sommes, sans fard religieux ou position ministérielle en sachant qu’il connaît notre nature charnelle qui nous attire vers le péché. Toutes ces choses font partie de notre faiblesse et c’est avec confiance que nous pouvons lui confesser notre nature en lui demandant qu’il fortifie notre esprit pour que nous restions fidèles. Sous son autorité, notre partie charnelle peut être tenue en bride et conduite dans une sanctification joyeuse. Notre vie, malgré ses faiblesses, peut alors porter les prémices du Royaume divin et éternel : Le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, la douceur, la maîtrise de soi. (Galates 5.22)

Dans l’église, le bon processus consiste à se considérer les uns et les autres en se rappelant nos propres faiblesses. Car si nous sommes différents dans les dons et les ministères, nous sommes tous très semblables dans la chair et le péché. Ainsi, celui qui exerce un grand ministère n’est pas plus qu’un autre et il a autant besoin de la grâce de Dieu pour résister à ses penchants intérieurs. Cette prise de conscience devient alors une merveilleuse occasion de faire appel à l’Esprit de Dieu, le seul capable de nous conduire dans les bonnes choses que Dieu a préparées.

Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus- Christ. En effet, la loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ m’a affranchi de la loi du péché et de la mort. (Romains 8.1)

Cette merveilleuse dynamique de l’Esprit nous permet de faire plier les désirs de notre chair pour marcher selon le Royaume de Dieu. Car, si la chair tombe… la parole de VIE du Seigneur demeure éternellement *4.


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Notes
* 1 : À noter que le mot français « homme » découle du mot « humus ».
* 2 : Genèse 2.7.
* 3 : Face à ce danger, la Bible précise dans 1 Thessaloniciens 5.20-21 qu’il ne faut aucunement mépriser les prophéties, mais les éprouver en vue de reconnaître celles qui sont justes. Celui qui a un don de prophétie doit donc donner ses paroles avec humilité en reconnaissant que les autres ministères ont le devoir de l’éprouver (voir aussi Matthieu 7 : 15-16).
* 4 : 1 Pierre 1 : 24-25

BANQUE DE VERSETS

- Rom. 8 : 4-6 ­ …et cela afin que la justice de la loi soit accomplie en nous, qui marchons, non selon la chair, mais selon l’Esprit. Ceux, en effet, qui vivent selon la chair s’affectionnent aux choses de la chair, tandis que ceux qui vivent selon l’Esprit s’affectionnent aux choses de l’Esprit. Et l’affection de la chair, c’est la mort, tandis que l’affection de l’Esprit, c’est la vie et la paix.

- Rom. 8 : 9 ­
Pour vous, vous ne vivez pas selon la chair, mais selon l’Esprit, si du moins l’Esprit de Dieu habite en vous. Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas.

- Rom. 8 : 13 ­
Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si par l’Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez.

- 2 Cor. 7 : 1 ­
Ayant donc de telles promesses, bien-aimés, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l’esprit, en achevant notre sanctification dans la crainte de Dieu.

- Gal. 4 : 29 ­
… et de même qu’alors celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l’Esprit, ainsi en est-il encore maintenant.

- Gal. 5 : 16-17 ­
Je dis donc : Marchez selon l’Esprit, et vous n’accomplirez pas les désirs de la chair. Car la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit, et l’Esprit en a de contraires à ceux de la chair ; ils sont opposés entre eux, afin que vous ne fassiez point ce que vous voudriez.

- Gal. 5 : 24 ­
Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi selon l’Esprit.

- Eccl. 12 : 7 ­
(-) avant que la poussière retourne à la terre, comme elle y était, et que l’esprit retourne à Dieu qui l’a donné.
 
DÉMARCHE

À intégrer comme un mode de vie

- Vivons dans la vérité et avec humilité en reconnaissant nos propres faiblesses.

- Évitons de nous croire supérieurs parce que nous accomplissons des choses spirituelles importantes

- Ne soyons pas légalistes et n’imposons pas aux autres notre mode de vie mais souvenons-nous que les autres sont aussi faibles (que nous). Faisons donc la démonstration de notre foi par l’amour.

- Soyons reconnaissants pour le bien que nous arrivons à accomplir ; c’est un don de Dieu (pour faire le mal nous n’avons besoin de personne).

- Vivons en désirant la plénitude et la présence du Saint Esprit, en étant disposés à exercer ses dons. À vivre dans la prière, individuellement ou communautairement.

- Demandons à Dieu de nous aider à reconnaître humblement notre dimension charnelle.

- Présentons à Dieu les faiblesses qui nous fragilisent. Invoquons et proclamons la grâce et le pardon de Dieu sur ces zones obscures.

- Demandons l’aide de Dieu, pour qu’il nous garde des tentations fatales.

- Terminons en demandant au Saint-Esprit de fortifier notre coeur en vue de nous conduire à faire les oeuvres du Père.


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