Le Lien

N° 280 Janvier 2017

La prière et la vie

Par Antoine Bloom*

1. Le lien entre la prière et la vie.
La prière et la vie sont un tout, et c’est dans la mesure où nous arrivons à harmoniser les termes de notre prière et la façon dont nous vivons que notre prière acquiert de la force, et l’efficacité que nous en attendons.

Ainsi, trop souvent, nous nous adressons au Seigneur en espérant qu’il fera ce que
nous devrions faire en son nom et dans son service.

Trop souvent aussi, nos prières sont des discours polis, bien préparés, comme s’il suffisait de les lui répéter d’année en année d’un cœur froid et d’une intelligence paresseuse, sans que notre volonté y soit impliquée. Parfois, nous répétons les prières réalisées par des héros de la foi en croyant que Dieu va les écouter davantage alors que la seule chose qui importe au Seigneur, c’est le cœur de celui qui parle, la volonté tendue à l’accomplissement de sa volonté.

Par exemple, pouvons-nous dire: «Seigneur, ne nous induis pas en tentation», et qu’ensuite, d’un pas léger, nous allions là où la tentation nous guette ou que nous fassions le mal?

Par nos attitudes, nos prières peuvent devenir des lettres mortes, et même des lettres qui tuent. En effet, chaque fois que nous faisons perdre à nos prières leurs intensités, nous devenons de moins en moins sensibles à leur impact, et de moins en moins capables de vivre les prières que nous prononçons.

Il y a donc là un problème à résoudre dans la vie de chacun; nous devons faire de nos prières des règles et des objectifs de vie.

Si nous disons au Seigneur que nous lui demandons son secours pour échapper à la tentation, nous devons aussi mettre toute l’énergie de notre âme et toute la force qui nous est donnée pour éviter d’entrer dans les tentations.

Si nous avons dit au Seigneur que notre cœur se brise à la pensée de la faim et de la soif et de la solitude de telle ou telle personne, nous devons aussi entendre la voix du Seigneur nous répondre: «Qui enverrai-je?» Saisi par cet appel, il s’agira alors de nous tenir devant lui, en lui disant: «Me voici Seigneur», et nous mettre en mouvement sans attendre.

Dans cette dynamique, il ne faut pas laisser le temps permettre à une pensée opposée de se glisser et de corrompre l’appel donné par Dieu. Car sans cette fermeté de la prière, des arguments contraires se glisseront comme des serpents en nous chuchotant «Plus tard», ou bien «Le faut-il vraiment?» ou encore «Dieu n’a-t-il pas quelqu’un de plus libre que toi pour accomplir sa volonté?» Par ces doux mensonges, l’énergie divine que nous avait communiquée la prière s’amenuise et meurt en nous.

La décision de lier nos prières à nos actions est essentielle et va transformer notre vie d’une façon très profonde. Ainsi, choisissez une prière (par exemple le Notre Père), et faites-en un programme de vie, et vous verrez que cette prière ne deviendra jamais fatigante, qu’elle ne s’usera jamais, parce que de jour en jour elle sera affûtée, aiguisée par la vie elle-même.

Par exemple, quand vous aurez demandé au Seigneur de vous protéger au cours d’une journée entière contre telle ou telle adversité, telle tentation, de résoudre tel problème? Si vous avez fait votre devoir de lutter et de collaborer avec l’aide de l’Esprit, la prochaine fois que vous vous présenterez devant Dieu, vous aurez beaucoup de choses à lui dire. Vous pourrez le remercier de l’aide donnée, vous pourrez chanter la joie de ce qu’il vous a donné de faire et de ce que vos mains faibles ont pu réaliser. Vous aurez aussi la grande joie d’avoir accompli sa volonté, d’avoir été son regard, son oreille et sa compassion incarnée, vivante, créatrice.
Ce lien extraordinaire, entre ce que nous demandons à Dieu et la réponse que nous lui donnons, personne d’autre ne peut le faire pour nous.

2. L’intégration de la prière dans la vie
L’un des grands privilèges de lier la prière à la vie est de pouvoir faire face aux situations qui nous dépassent. Par cette implication de la prière dans notre marche, notre prière n’est pas enfermée dans les moments solennels, mais elle s’intègre à tout ce que nous vivons, elle devient continue.

Cette connexion nous permet d’incarner la présence de Dieu dans les lieux et les temps où nous vivons. Par cela nous formons personnellement et communautairement une extension du Corps du Christ.

Cet appel à manifester la présence du Dieu vivant dans le monde qu’il a créé consiste aussi à exprimer notre nature divine de fils de Dieu et à être des temples habités par l’Esprit saint.

Selon cette grande vocation, toutes les circonstances qui se présentent à nous sont à recevoir avec le Seigneur; chaque personne qui croise notre route est un appel à répondre avec toute la profondeur de notre foi, avec toute la profondeur de notre cœur relié au Royaume de Dieu. Avec cette conscience de faire route avec le Seigneur, nous pouvons lui demander de nous accorder la sagesse, la force de pardonner.

Pourrions-nous faire quelque chose de bon, sans que Dieu le fasse en nous et par nous? Non! Avec notre indignité, notre aveuglement et notre méchanceté, nous ne pouvons aucunement aimer et servir par nos propres forces. C’est pourquoi nous avons un grand besoin de progresser dans la prière pour être greffés à la vigne vivifiante qui, seule, nous permet de porter du fruit.

3. L’obstacle: le manque de foi.
L’une des grandes difficultés de la prière, c’est le manque de foi. Ainsi, beaucoup de chrétiens, qui sont parfaitement en état de louer le Seigneur et de le remercier, ne sont pas capables de traduire leur foi dans les actes.

Si nous voulons agir avec Dieu, il ne suffit pas de lui laisser le champ libre et de dire: «Seigneur, de toute façon tu ne feras que ce que tu veux; fais-le donc sans que je te gêne.» Dans les bonnes ou les mauvaises situations, il faut apprendre à discerner la volonté de Dieu afin de pouvoir comprendre le dessein de Dieu.

Rappelez-vous la Cananéenne qui est venue implorer la guérison de sa fille. Malgré l’apparent refus de Jésus, l’intensité de sa foi et la finesse de son ouïe spirituelle lui ont permis de comprendre qu’elle pouvait insister en s’appuyant sur l’amour de Dieu. À sa suite, il nous faut savoir regarder la trace invisible du Seigneur.

Comme une brodeuse qui coud une tapisserie, naturellement nous ne voyons que l’envers du décor, mais avec la foi, nous en voyons la partie tournée vers Dieu et qui forme l’image qu’il réalise. En percevant cette vision, notre prière ne sera jamais en opposition à la volonté de Dieu, mais en harmonie avec elle.

Il faut donc savoir méditer et regarder ce que Dieu désire pour percevoir la façon dont Dieu construit l’histoire, dirige une vie, approfondit une situation, crée un système de relations.

La prière de foi ne consiste donc pas à invoquer ou à supplier Dieu pour obtenir une chose qu’il ne veut pas faire, mais au contraire à collaborer avec lui et en lui permettant d’agir en nous, et à travers nous.

Pour cela, il faut savoir se taire pour entendre, il faut savoir examiner les situations en sondant la pensée de Dieu. Par la recherche, par la réflexion, par la prière, par le silence et l’approfondissement de la Parole, nous pourrons voir les choses dans leur réalité objective, c’est à dire telles que Dieu les voit. Seulement alors pourrons-nous poser la question essentielle: qu’est-ce que Dieu veut dans cette réalité? Quel est son désir, que fait-il?

Cette perception de la volonté de Dieu peut éclairer la réalité la plus laide, la plus odieuse, la plus infâme et nous permettre de voir et d’apporter avec foi le Royaume de Dieu dans les plus intenses ténèbres.

Extrait (et reformulation par la rédaction) de: Lumen Vitae (Bruxelles), 24, 3 (1969).



Conseil pour la prière
En vous éveillant le matin et avant toute chose, remerciez Dieu pour la journée qui commence:
«Voici la journée que l’Éternel a faite, qu’elle soit pour nous un sujet d’allégresse et de joie!» (Psaume 118.24)

Soyez convaincu de deux choses: la première, que vous appartenez à Dieu; la seconde que cette journée lui appartient également et qu’elle est totalement neuve et unique. Elle n’a jamais encore existé. Elle est, dirait-on en Russie, comme une vaste étendue de neige immaculée. Personne ne l’a encore foulée aux pieds. Elle s’étend toute pure et vierge devant vous.

Et ensuite, que faire?
Il faut demander à Dieu qu’il bénisse cette journée, que tout en elle soit béni par lui et dirigé par lui. Il faut ensuite prendre cette journée au sérieux.
Si souvent nous disons: «Seigneur, bénis-moi!» et, après avoir reçu la bénédiction demandée, nous agissons comme le fils prodigue: nous rassemblons nos biens et partons à l’étranger pour y mener une vie dissolue.

Cette journée est bénie par Dieu) elle appartient à Dieu: il faut maintenant y pénétrer. Vous entrez dans cette journée en qualité de messager de Dieu; quelles que soient les personnes que vous puissiez rencontrer, vous les rencontrerez selon le dessein de
Dieu. Vous êtes présence de Dieu, présence du Christ, présence de l’Esprit, présence de l’Évangile; telle est votre fonction en ce jour précis.

L’école de la prière, Seuil 1974

*Antoine Bloom, 1914-2003 a exercé comme évêque dans l’église orthodoxe russe en Grande-Bretagne et en Irlande.


Réflexion à mener en groupe ou personnellement.

1. Quel type de prière vivez-vous principalement? Des prières pour obtenir quelque chose, ou une prière de relation avec Dieu?

2. Comment renforcer l’intégration de la prière dans votre vie?


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